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ENTRETIEN AVEC CHRISTOPHE BLOT

100 000 milliards de dollars de dette mondiale: comment s’en sortir?

Le montant de la dette mondiale a atteint les 100 000 milliards de dollars, soit plus de quatre fois le PIB réuni de la Chine et des Etats-Unis. Son encours a ainsi été multiplié par deux et demi en douze ans, notamment sous l'effet de la crise financière de 2008. Comment a-t-on pu en arriver là ? Eléments de réponse Christophe Blot, économiste au sein du Centre de recherche en économie de Sciences Po, au Département analyse et prévision.

Le montant de la dette mondiale a atteint les 100 000 milliards de dollars (Crédits : shutterstock.com)

L’encours de dette mondiale a été multiplié par 2,5 en à peine douze ans, selon Les Echos. Un niveau explosif qui risque de peser sur la croissance et qui complique la tâche des banques centrales. Mais est-il nécessaire de chercher à se sortir de cette situation ? Eléments de réponse Christophe Blot, économiste au sein du Centre de recherche en économie de Sciences Po, au Département analyse et prévision.

JOL Press : L’encours de dette mondiale a franchi le cap des 100 000 milliards de dollars. Comment a-t-on pu en arriver là ?

Christophe Blot : 100 000 milliards de dette, cela paraît énorme, il n’y a pas de doute. Maintenant, il est intéressant de comparer ce chiffre à d’autres ordres de grandeur. Quand on regarde la capitalisation boursière mondiale, par exemple, elle était de 32 000 milliards en 2000, elle aujourd’hui à plus de 50 000 milliards de dollars. Il faut être vigilent avec les chiffres, car il est toujours tentant de dire qu’on court à la catastrophe alors que ce n’est pas exact.

Ce montant de dette très élevés n’est, en soit, pas très important d’autant qu’il mélange plusieurs types de dettes : des dettes contractées par les Etats, des dettes d’entreprises non financières et des dettes d’entreprises financières. Si on fait le cumul, dans les dettes des Etats, une partie est probablement détenue sous forme d’actifs par les entreprises financières : les dettes des uns peuvent être les actifs des autres.

Avant toute analyse plus approfondie, il est donc nécessaire de bien saisir de quoi on parle, de poser les bonnes questions et ne pas se contenter de regarder la progression effarante d’un chiffre qui sert plus à faire peur qu’à apporter un véritable raisonnement économique pertinent.

JOL Press : Est-il nécessaire de chercher à se sortir de cette situation ?

Christophe Blot : La dette n’est pas, en soit, nécessairement un problème. La dette existe depuis toujours, elle est l’un des moteurs de la vie économique, elle est un moyen d’investir sur le futur, sans dette il n’y a pas d’innovation, il n’y a pas d’économie. Il ne faut donc pas forcément chercher à tout prix à réduire la dette. La question est de savoir qui est endetté et si cette dette est soutenable pour les agents qui sont endettés. Il faut donc regarder précisément qui sont les agents qui sont endettés, à quelle hauteur et en contrepartie quels sont les actifs pour lesquels ils se sont endettés.

Les Etats, dans cette dette, ont-ils joué un rôle prépondérant ? Est-ce que cette dette est aujourd’hui soutenable ? Est-ce que les Etats auront la capacité de rembourser dans le futur ? A quoi a servi cette dette ? Un certain nombre de banques ou d’investisseurs financiers ou d’institutions financières se sont endettés pour mener un certain nombre d’opérations sur un tas de produits financiers. Quand ces produits perdent leur valeur, l’endettement de ces agents pose un certain nombre de problèmes. Et la question se pose de la même manière pour l’endettement des ménages. Il faut bien avoir en tête quels sont les enjeux. Si ces agents doivent se désendetter, quel processus de désendettement doivent-ils adopter de façon à ne pas pénaliser l’économie puisqu’on a vu que la dette était aussi le moteur de la croissance car elle permet de financer un certain nombre d’innovations et d’investissements.

JOL Press : Est-ce qu’on pourra envisager un jour d’annuler une partie de la dette ?

Christophe Blot : La question peut se poser, en effet. Un agent endetté – un Etat ou une entreprise – peut décider lui-même de ne pas payer : dans ce cas, la dette va être plus ou moins annulée soit parce que le créancier va être contraint d’abandonner sa créance – pour les agents non publics des règles définissent les conditions précises des faillites – soit on s’entend pour annuler une partie des dettes. C’est une question qui s’est posée pour les pays en développement, dans les années 2000.

Aujourd’hui, on est dans un schéma un peu différent puisqu’une grande partie de l’augmentation de la dette est une dette publique contractée par des Etats souverains qu’on ne mettra pas en défaut. Mis à part la Grèce et l’Islande, la question de l’annulation de la dette ne se pose pas vraiment actuellement, puisque, comme nous le disions au début, les dettes des uns sont les créances des autres. Quand on annule des dettes, on annule un certain nombre d’actifs détenus par d’autres agents. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut jamais le faire pour autant.

JOL Press : Que faire des cas d’endettements qui posent problème ?

Christophe Blot : Comment réduire la dette des Etats si on suppose que la dette a atteint des niveaux record ? La question se pose, en effet. Plusieurs options s’offrent à nous. Un Etat peut faire défaut, total ou partiel, à l’instar de la Grèce.

On peut aussi créer de l’inflation qui va progressivement ronger la dette. On a déjà créé de l’inflation mais cela peut poser un certain nombre de problèmes car l’inflation ne se décrète pas d’un coup de baguette magique et si elle n’est pas maîtrisée on peut aboutir à des phénomènes d’hyper-inflation et, par-là, à  une crise monétaire. Par ailleurs, l’inflation favorise les agents endettés et défavorise les agents qui ont des actifs, cela créé donc des transferts de richesses. Se reposer sur l’inflation ne me paraît donc pas le moyen le plus pertinent pour réduire la dette.

On peut enfin mettre en place des systèmes de répressions financières : limiter les taux d’intérêts auxquels vont s’endetter les pays. Cela peut se faire par des contraintes règlementaires : la dette des est placée  auprès d’un certain nombre de banques à un taux d’intérêt donné. Ce n’est pas le marché qui délimite le prix, le prix va être contraint. Du coup, peu à peu, les Etats vont pouvoir se désendetter s’ils ont une croissance suffisante. Aujourd’hui les marchés sont libéralisés donc on peut difficilement recourir à ce type de leviers-là. La monétisation pourrait aussi être utilisée pour baisser les taux d’intérêt : les banques centrales interviennent en achetant massivement de la dette publique et en achetant de la dette, elles vont pouvoir contrôler les taux d’intérêt.

Une telle solution accompagnée d’une gestion saine des finances publiques et de la croissance pourrait permettre de réduire progressivement l’endettement, dans une perspective de moyen terme.

Propos recueillis par Marine Tertrais pour JOL Press

Christophe Blot est directeur adjoint au Département analyse et prévision à l’OFCE. Ses thèmes de recherche actuels touchent au commerce extérieur, à la crise financière et à la politique monétaire.

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