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Thaïlande : Thaksin Shinawatra, bouc émissaire d'une junte militaire de plus en plus répressive

La junte militaire de Thaïlande a révoqué deux passeports détenus par l'ancien Premier ministre exilé, Thaksin Shinawatra, en raison de remarques "dommageables" qu'il aurait faites dans une interview "mettant en danger la sécurité nationale". Il encourt également, du fait de la Section 112 du Code pénal relatif au crime de lèse-majesté, une peine de prison allant de 3 à 15 ans.

On peut certainement parler de dent dure et de rancune solide. La junte de Thaïlande a menacé mercredi de lancer des poursuites pour lèse-majesté contre le milliardaire et l'ex-Premier ministre, Thaksin Shinawatra, en raison de propos jugés comme ayant un caractère antimonarchiste. Selon une déclaration publiée par le ministère des Affaires étrangères, l'interview contenait "certains éléments qui peuvent endommager la sécurité nationale, la réputation et la dignité de la Thaïlande." Dans les faits, l'impact sur la liberté de voyager du milliardaire, qui dispose d'autres passeports, est nul, selon Surapong Tovichakchaikul, proche de Thaksin et ancien chef de la diplomatie. Mais ces chefs d'accusation aux airs de procès politique bolchevique, pourraient lui coûter cher, car Thaksin encourt une peine de prison pouvant aller jusqu'à 15 ans.

D'ordinaire plutôt discret, il est récemment sorti de son silence et a donné des interviews à des médias étrangers, dont CNN. Il est également apparu sur la chaîne de télévision coréenne Chosun Ilbo, et y a ouvertement critiqué le régime en place à Bangkok - la vidéo a largement circulé sur les réseaux sociaux thaïlandais ce qui a mis le feu aux poudres, le nouveau régime étant très soucieux de son image. Thaksin a également fait, le 19 mai dernier, depuis Séoul, une sortie remarquée sur la nécessaire indépendance de la justice, le jour de l'ouverture du procès à Bangkok de sa soeur Yingluck. Celle-ci risque à son tour plusieurs années de prison après son exercice du pouvoir - qui a été interrompu par un coup d'Etat en mai 2014, mené au nom de la défense de la monarchie thaïlandaise, alors que les sondages la donnaient comme gagnante.

Au pouvoir entre 2001 et 2006, date à laquelle il fut lui aussi renversé par un coup d'Etat militaire, cet ancien policier qui fit fortune dans les télécoms continue de faire office de bouc émissaire. Thaksin marqua le pays par une présidence pour le moins singulière. Capitaliste forcené et mondialiste convaincu, il a également oeuvré à élever le niveau de vie des paysans en mettant sur pied des programmes de subventions et de protections sociales inédits, si bien qu'il est proprement vénéré dans les régions du nord et du nord-est. Ses adversaires lui reprochent d'avoir été aussi populiste que populaire, ainsi que des affaires de corruption assez classiques dans le système Thaïlandais - ses principaux détracteurs traînent aussi leur lot de casseroles, situation assez inévitable dans ce pays où le pouvoir est jalousement gardé par différents acteurs au sein desquels il faut gravir les échelons (armée, palais royal, gouvernement).

A son arrivée au pouvoir, Thaksin devint presque intensément l'adversaire des vieilles familles et des groupes économiques traditionnels. La nature des accusations dont il fait l'objet en dit d'ailleurs long. Les poursuites répétées de la junte militaire au pouvoir pour lèse-majesté ne sont pas sans rappeler le fondamentalisme barbare qui anime les répressions aveugles et les mises à mort pour apostasie au Pakistan ou en Arabie Saoudite. L'ombre portée de Thaksin Shinawatra fait peur, et s'il est loin d faire l'unanimité, la véritable chasse aux sorcières dont lui, ses partisans et sa famille ont fait l'objet dévoile la véritable nature du régime porté au pouvoir en 2014. Le pouvoir, qui a longtemps été soupçonné de chercher à éradiquer l'influence politique de Thaksin Shinawatra du paysage politique - il a notamment procédé au gel de ses avoirs et à une saisie arbitraire d'un milliard de dollars sur ses fonds - semble être en train de montrer son vrai visage.

Il apparaît en effet que le régime dit "transitoire" qui tient les rennes du pays depuis le dernier coup d'Etat est en réalité une nouvelle junte militaire avec tous les signes classiques qui la caractérisent : répression aveugle des opposants, poursuites pour motifs abracadabrants, mesures arbitraires, libertés civiques et publiques bafouées... Aujourd'hui, nombre des chemises rouges - les partisans de Thaksin - ont subi le même sort, se voyant révoquer leur passeport. Le système est simple : la police fait remonter une notification pour tous propos controversés, et le ministère des Affaires étrangères procède à la sanction, sans devoir rendre de compte à quiconque. Cette pratique constitue une violation répétée des droits citoyens et de la liberté de se mouvoir par un régime à l'encontre de sa population. A une époque où la défense de la liberté d'expression est sur toutes les lèvres, le musellement d'une population par une junte militaire doit susciter l'indignation, et plus que jamais la pression doit être maintenue sur ce régime afin qu'il passe la main.

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