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SOUVERAINETÉ

Afghanistan: les États-Unis doivent-ils partir ou rester?

Le président afghan Hamid Karzai sait certainement comment gâcher une fête. Alors que Chuck Hagel, le secrétaire à la Défense américaine nouvellement désigné, effectuait son voyage inaugural à Kaboul la semaine dernière, le président de l'Afghanistan n'a pas hésité à accuser les États-Unis d'être de mèche avec les Talibans.

© The U.S. Army / Flickr-cc

Lors d'une conférence de presse à Kaboul, retransmise à la télévision dimanche dernier, Hamid Karzai a condamné les attentats-suicide de la veille, qui avaient fait au moins 19 morts à Kaboul et à Khost. Les Talibans avaient revendiqué cette attaque, déclarant qu'ils avaient voulu transmettre un message au secrétaire à la Défense américain.

Mais Karzai ne s'est pas contenté des subtilités diplomatiques. Au lieu de cela, il s'en est pris à ses alliés américains, affirmant que les Talibans cherchaient avant tout à peindre un sombre tableau de ce que serait l'Afghanistan une fois les troupes américaines retirées.

Car la mission de combat américaine touchant à sa fin, les dernières troupes devraient quitter le pays fin 2014.

Un dialogue secret avec les Talibans

"Les attentat d'hier à Kaboul et à Khost n'avaient pas pour but de montrer la force des Talibans – en fait, ils profitent aux États-Unis, a affirmé Karzai. Ces attentas avaient pour objectif de prolonger la présence des forces américaines en Afghanistan"

Le président afghan a également accusé les États-Unis d'entretenir un dialogue secret avec les Talibans dans son dos, une affirmation que Washington comme les Talibans ont déniée à plusieurs reprises.

Le président afghan Hamid Karzai. © Secretary of Defense / Flickr-cc

"L'instabilité ne nous sert à rien"

Le général des Marines Joseph Dunford, à la tête des forces de la coalition en Afghanistan, a qualifié les charges émises par Karzai de "catégoriquement fausses"

"Nous nous sommes battus trop durement ces 12 dernières années, nous avons versé trop de sang ces 12 dernières années, nous avons trop fait pour aider les forces de sécurité afghanes ces 12 dernières années pour penser une seconde que la violence ou l'instabilité pourrait un jour nous être utiles", a-t-il déclaré selon le Wall Street Journal.

Chuck Hagel s'est fait lui-même un peu plus discret, n'accordant que peu d'attention aux accusations pour le moins étranges d'Hamid Karzai. "J'ai été un politicien, a précisé l'ancien sénateur du Nebraska. Et donc je peux comprendre le genre de pressions que subissent continuellement les dirigeants de pays. J'espère que, à nouveau, nous passeront outre cette tension – et je suis convaincu que nous le ferons"

Karzai veut retrouver le contrôle de ses prisons

Le dernier accès de colère de Karzai pourrait être une réaction à l'annulation d'une promesse américaine à propos du transfert de la prison de Bagram, qui devait avoir lieu samedi.

Depuis des années, le président afghan demande le plein contrôle des centres de détention situés en Afghanistan. Et lors d'un sommet à Washington avec Barack Obama en janvier dernier, il avait présenté l'accord sur le transfert comme l'une de ses plus belles réussites.

"Nous nous étions mis d'accord sur un transfert complet des centres de détention et des détenus sous la souveraineté afghane, a réagi Karzai lors de la conférence de presse télévisée. Nous avions également discuté de tous les aspects de la transition vers une gouvernance et une sécurité entièrement afghane"

Des soldats américains visitant une prison à Farah City. © isafmedia / Flickr-cc

"De nombreux innocents sont détenus"

Mais les problèmes ont persisté autour de cette passation. Les États-Unis souhaitent avant tout que Karzai ne relâche pas certains détenus que Washington considère comme étant des dangers permanents. Et Hamid Karzai espère minimiser les interférences de son principal allié dans ce qu'il considère comme l'un des piliers de la souveraineté afghane.

La semaine dernière, il avait déclaré lors une séance au Parlement afghan que dès qu'il aurait le contrôle des prisons, il commencerait à libérer certains détenus. "Nous savons que de nombreux innocents sont détenus, avait-il dit. Nous les libèrerons, et ce malgré les critiques"

Des prisonniers dangereux pour les États-Unis

Karzai refuse d'accorder aux Américains un droit de veto sur la libération des prisonniers. La Maison Blanche s'est battue aux côtés du Congrès sur les termes de cette rétrocession, et ne souhaite pas que les déclarations de Karzai déclenchent un nouveau débat du type de celui qu'avaient eu Obama et Howard "Buck" McKeon, président du Comité des forces armés du Sénat, en février dernier.

"Je suis particulièrement préoccupé par le sort de certains détenus qui représentent une menace permanente pour les forces américains sur le terrain en Afghanistan comme pour la sécurité nationale, avait écrit Howard McKeon. Il serait tout simplement inacceptable que les États-Unis ne conservent pas la garde de ces prisonniers"

Le gouvernement a insisté sur le fait que tout cela n'était que de "petits incidents mineurs" dans l'accord de transfert de prisonniers. Mais la réaction intempestive d'Hamid Karzai dimanche semble lui avoir mis des bâtons dans les roues.

20 000 soldats en Afghanistan après 2014 ?

Cette affaire a jeté une ombre sur la visite de Chuck Hagel, et devrait compliquer un peu plus le dialogue sur la taille et la forme d'une éventuelle force résiduelle américaine qui pourrait être laissée en Afghanistan après 2014.

Hamid Karzai et le secrétaire américain à la Défense Chuck Hagel lors de leur rencontre le 10 mars dernier. © Secretary of Defense / Flickr-cc

En janvier, la Maison Blanche avait indiquait qu'elle envisageait une option "zéro troupe", mais des sources militaires sembleraient préférer conserver un nombre important de soldats dans le pays.

Le général James Mattis, du Commandement central des États-Unis, avait ainsi proposé au Comité des forces armée du Sénat qu'il envisageait de laisser une force de 20 000 hommes en Afghanistan après 2014, dont plus de la moitié – 13 600 – serait américaine.

Torture : les Américains ou les Afghans ?

Ce n'est pas la première fois qu'Hamid Karzai, connu pour son instabilité, sort des rails.

Précédemment, il avait successivement menacé de déclarer la guerre à l'Otan, promis de se joindre aux Talibans et condamné les États-Unis pour avoir imprégner la corruption au sein de son administration.

Car à chaque remise en question, la première réaction du président afghan semble être de pointer du doigt ses accusateurs.

En février, Karzai avait ordonné aux forces spéciales américaines de quitter la province de Maidan Wardak, qui servait de passerelle vers Kaboul, sous prétexte que les forces afghanes formées par les États-Unis, et peut-être les forces américaines elles-mêmes, étaient impliquées dans la torture et le mauvais traitement d'Afghans.

Cette accusation était survenue peu de temps après la parution d'un rapport des Nations unies dans lequel était montré que les abus et la torture commise dans les prisons afghanes étaient le fait des autorités afghanes.

Des soldats américains dans la province de Wardak. © The U.S. Army / Flickr-cc

"La corruption n'est pas un problème sérieux"

Karzai a certainement des raisons de ne pas se sentir en sécurité dans sa relation actuelle avec les États-Unis. Avec l'administration Obama, il ne bénéficie pas de la même connexion chaleureuse et indulgente qu'il entretenait avec l'équipe de Geroge W. Bush, qui l'installa virtuellement au pouvoir en 2001.

Lors d'un dîner à Kaboul en février 2008 désormais célèbre, trois sénateurs américains avaient tenté de persuader Hamid Karzai de lutter contre la corruption au sein de son gouvernement. Le président afghan avait refusé de considérer la corruption comme un problème sérieux, poussant le chef de la délégation à jeter sa serviette avant de déclarer "ce dîner est termin" et de quitter la salle, accompagné de ses collègues.

Le jeteur de serviette est désormais vice-président, puisqu'il s'agit de Joe Biden. Ses compagnons lors de ce voyage étaient quant à eux le sénateur du Massachusetts John Kerry, aujourd'hui secrétaire d'État, et le sénateur du Nébraska Chuck Hagel, désormais secrétaire à la Défense.

L’Amérique lassée de la guerre en Afghanistan

Les tactiques contradictoires de Karzai sont susceptibles d'enflammer un débat qui divise déjà les États-Unis à propos d'une présence continue en Afghanistan.

Après 12 ans de sang et de sacrifice, durant lesquels plus de 2000 soldats américains sont morts et des centaines de milliards de dollars ont été dépensés sans le moindre résultat de taille, le peuple américain est fatigué de cette guerre. Le président Obama avait mis sa réputation en jeu en décidant de rapatrier les troupes et de sortir les États-Unis d'un conflit qui semble sans fin.

Aux États-Unis, les manifestations contre la guerre en Afghanistan se multiplient. © Fibonacci Blue / Flickr-cc

Les accusations de Karzai selon lesquelles les États-Unis auraient l'intention de prolonger leur présence en Afghanistan vont à l'encontre de ce que certains considèrent désormais comme une course folle vers la porte de sortie.

L’Afghanistan vraiment prêt à prendre la relève ?

Et pendant que le président Afghan se plaint des troupes américaines postées dans son pays, de nombreux Afghans s'inquiètent de ce qui arrivera une fois que les forces étrangères seront parties.

Les dirigeants des deux États affirment du bout des lèvres que les forces de sécurité afghanes sont prêtes à se battre, mais même le Pentagone a fait part de ses doutes sur la capacité des Afghans à prendre la relève une fois les troupes étrangères rapatriées.

Malgré une formation apportée à l'armée afghane, le Pentagone doute encore de ses capacités à combattre les Talibans. © The U.S. Army / Flickr-cc

Lundi, une attaque menée de l'intérieur par un individu en uniforme militaire afghan dans la province de Wardak a fait deux morts parmi les soldats américains et davantage parmi les Afghans.

Une économie instable

En outre, au-delà des problèmes de sécurité, il y a la peur d'un effondrement économique. Une grande partie de l'économie afghane dépend de l'aide internationale, et les investisseurs se méfient généralement des environnements post-sevrage.

Pour l'instant, toutes les parties semblent vouloir lisser encore les choses et essayer d'avancer. Mais la route qui s'étend entre aujourd'hui et 2014 est très longue et périlleuse.

GlobalPost / Adaptation : Antonin Marot pour JOL Press

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