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A LA UNE DE « LIBÉRATION »

Hommage aux victimes du terrorisme : sobriété et force du symbole

Gabriel Sandler, Arieh Sandler, Jonathan Sandler, Myriam Monsonego, Abel Chennouf, Mohamed Legouad, Imad Ibn Ziaten : en lettres blanches sur fond noir, sept prénoms et cinq noms de famille, ceux des victimes des trois tueries de ces dix derniers jours à Toulouse et Montauban. Et puis, pour chacune d’entre elles, son âge, l’âge d’enfants et de jeunes hommes.

La sobriété plutôt que la rage

Adorateurs ou contempteurs, les Une de Libération laissent rarement indifférents. Plus encore à l’approche des élections, le quotidien use et abuse de bons mots à des fins partisanes, clairement affirmées et assumées. Et c’est pour ces raisons que le choix opéré par la rédaction pour son édition de mardi 20 mars est d’autant plus remarquable.

Rue Béranger dans le IIIe arrondissement de Paris, au siège du journal, on boucle, comme pour tout quotidien, en fin de soirée. Lundi 19 mars, à ce moment-là, la dernière tuerie, celle du collège-lycée Ozar Hatorah, dans le quartier résidentiel de la Roseraie à Toulouse, lors de laquelle un père de famille et ses deux enfants, puis une petite fille de 7 ans ont été tués de sang-froid par un individu casqué armé d’un pistolet automatique de calibre 11,43 et d’un autre de 9 mm, ne s’est produite que depuis une quinzaine de minutes. La France est sous le choc et les mots manquent pour qualifier les faits et l’impression qu’ils laissent : abomination, horreur, carnage et, partout, de l’effroi.

Comme une pierre tombale

Les responsables politiques, et d’abord les candidats à la présidentielle,  s’expriment, comme il se doit les uns après les autres : unité nationale pour une tragédie nationale. La campagne électorale est de fait suspendue et l’heure est à la dignité… Manquant sans doute de mots, les responsables de Libération choisissent d’en faire l’économie et de se contenter de l’essentiel, les faits : ces noms donc, les noms des victimes, leurs âges et le lieu de leur mort. Comme une pierre tombale.

Morts pour la même chose

Derrière sa sobriété, ce choix éditorial est lourd de sens et il va loin dans le symbole. Alors que l'enquête a à peine commencé et que le lien entre celles-ci ne repose que sur les similitudes observées dans le mode opératoire, la rédaction de Libération choisit de relier les trois fusillades. La succession sur une même page des noms des sept victimes les unit dans la mort. S'il est trop tôt encore pour connaitre les motifs de ces assassinats, le message est clair : ces sept innocentes victimes sont mortes pour les mêmes raisons ou, en tout cas, pour des raisons similaires - et, déjà, on sait que ces raisons ne sauraient être laissées sans réponse.

Visés pour leurs différences, unis par leurs destins

Sans craindre d'être accusé de délit de patronymes, il est évident que la lecture de ces prénoms et de ces noms évoquent leurs origines. En blanc sur fond noir, toute l'horreur de ce crime multiple. A Toulouse, comme à Montauban, l'assassin a visé des enfants et un père de famille juifs, de jeunes hommes musulmans. Mais, s'ils peuvent être réunis de la sorte, c'est parce qu'avant tout il a tué des êtres humains et que, semble exprimer Libération, races et religions ne sont rien au regard de l'essentiel leur appartenance à l'humanité. Si sauver un seul homme, c'est sauver toute l'humanité, alors, l'inverse vaut aussi et c'est l'humanité qui est atteinte.

Ce sont des Français qui ont été tués, la République qui est atteinte

Libération ne va pas plus loin dans son message. Il est encore trop tôt pour passer à l'analyse approfondie et à l'énoncé des questions que soulève cet acte ignoble. Le fond est juste noir. Mais, sous les prénoms, les noms et les âges des victimes, on ne peut ignorer la mention des lieux où les faits se sont déroulés. Toulouse et Montauban, en France.

Plutôt qu'un fond noir, on aurait pu imaginer un drapeau tricolore avec un liseré noir, un peu comme celui placé sur les cercueils de nos soldats morts au champ d'honneur. Car oui, si l'assassin a bien visé, semble-t-il, des enfants et un père de famille juifs, de jeunes hommes musulmans, ce sont des Français qu'il a tués. Et plutôt que telle ou telle communauté, c'est la seule communauté qui vaille, la communauté nationale, la France, la République qui est atteinte. 

 

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