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Bras de fer entre Israël et les Etats-Unis sur l'Iran

Les discussions israélo-américaines vont bon train ces dernières semaines. Tous les regards sont braqués vers l’Iran et son programme nucléaire. Si Israël ne demande qu’à passer à l'attaque, les Etats-Unis ne sont pas prêts, année électorale oblige. Mais pour les Israéliens, attendre, c’est agir trop tard. Un bras de fer commence.

Benjamin Netanyahou et Barack Obama lors d'une rencontre israélo-américaine.
Lundi 27 février, le président israélien Shimon Peres et son ministre de la Défense Ehud Barak se sont tous deux rendus à Washington pour deux réunions indépendantes, mais urgentes. Lors de ces dernières semaines, le secrétaire américain à la Défense Leon Panetta, le chef d’état-major des armées Martin Dempsey et le conseiller à la Sécurité nationale Tom Donilon ont fait le voyage à Jérusalem. Ehud Barak a rendez-vous avec Leon Panetta et le vice-président Joe Biden. Shimon Peres rencontrera le président Barack Obama, lequel verra aussi le Premier ministre Benjamin Netanyahou, qui s’envolera vers Washington pour une réunion anticipée le 5 mars.

Israël presse les Etats-Unis, qui freinent Israël

Les conversations tournent toutes autour du nucléaire iranien et sur l’utilité des récentes sanctions économiques convenues contre l’Iran.

Eytan Gilboa, expert des relations bilatérales entre Etats-Unis et Israël, affirme que la situation actuelle entre les deux pays est sans précédent. « L’administration Obama a peu confiance en Netanyahou et vice-versa. Les sanctions imposées ont créé de grandes difficultés économiques à Téhéran, mais cela ne veut pas dire qu’elles fonctionnent. Pour fonctionner, la politique du gouvernement iranien sur le nucléaire doit changer, et ce n’est pas prêt d’arriver. »

« L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) vient d’annoncer que l’Iran avait commencé à produire de l’uranium enrichi à 20%, ce qui contredit les communiqués américains qui suggéraient que l’Iran n’avait pas encore pris de décision concernant la fabrication de l’arme nucléaire. »

Deux points de désaccord persistent entre les deux pays concernant les plans nucléaires iraniens.

Le premier concerne ce qui constitue un progrès inacceptable vers la fabrication d’un dispositif d’armement nucléaire, ou, selon les mots d’Ehud Barak, l’entrée de l’Iran dans une « zone d’immunité ». L’autre concerne l’enrichissement de l’uranium dans un site près de la ville sainte de Qom, mis en évidence dans le rapport de l’AIEA.

Les Etats-Unis et Israël s'entendent pour dire que les installations souterraines iraniennes sont extraordinairement bien protégées. Mais à partir de ce point-là, différentes conclusions sont tirées.

Attendre les effets secondaires des sanctions

Les analystes israéliens croient que l’Iran penche pour une option nucléaire militaire, et prend avantage de la pression des sanctions et du délai avant négociations offert par l’Europe afin d’assembler toutes les pièces nécessaires à la construction d’une bombe. Les Etats-Unis, en pleine année électorale, imaginent que les sanctions peuvent encore amener l’Iran, « s’il se comporte de manière rationnelle », selon les mots de l'expert Eytan Gilboa, à négocier.

« Ils préparent tout pour la construction d’une bombe, de manière à avoir toutes les pièces et n’avoir besoin que de peu de temps pour les assembler. C’est jouer sur les mots que de dire que nous ne savons pas s’ils ont pris une décision. S’ils produisent toutes les pièces, il est évident qu’ils ont l’intention de fabriquer une bombe », ajoute Eytan Gilboa.

« Je pense que Barack Obama veut convaincre Netanyahou de ne pas frapper l’Iran avant les élections présidentielles, afin de donner une chance aux sanctions et pour ne pas surprendre les Etats-Unis. »

 « La situation actuelle est sans précédent. Les Etats-Unis n’ont jamais demandé à Israël de s’abstenir d’action militaire, et Israël n’a jamais demandé la permission des Etats-Unis. Ce sont de nouveaux horizons. »

En 1981, l’attaque aérienne israélienne sur Osirak, le réacteur nucléaire de Saddam Hussein, est désormais de l’histoire ancienne. A cette époque, l’attaque n’avait réquisitionné que huit avions de combat.

Le New York Times estime qu’au moins 100 avions israéliens seraient désormais nécessaires pour attaquer l’Iran. A l’époque d’Osirak, les Etats-Unis avaient fortement condamné Israël. Mais en 2005, l’ancien président Bill Clinton déclarait : « Tout le monde parle de ce que les Israéliens ont fait en 1981 à Osirak, et moi je pense, avec du recul, que c’était une très bonne chose. »

Aller au front avant qu’il ne soit trop tard

Le désaccord actuel entre Israël et les Etats-Unis ne semble pas porter sur la substance même du programme nucléaire iranien, ou même la possibilité, en dernier ressort, d’une attaque militaire, mais sur le calendrier et la réponse à apporter à la menace.

De nombreux analystes israéliens pensent que l’administration Obama et l’Europe ont mis tous leurs espoirs dans les sanctions. Pour les Israéliens, le temps que ces sanctions fassent effet, normalement l’été prochain, lorsque l’embargo pétrolier de l’Europe entrera en vigueur, il sera trop tard.

« Obama voudrait mettre les sanctions à l’épreuve. Il pense que les sanctions utilisées cette fois, à côté de l’embargo pétrolier, auront un impact », explique Uzi Rabi, professeur à l’université de Tel-Aviv et directeur du Centre Moshe Dayan pour le Moyen-Orient et les études africaines. « En fait, il dit à Israël : "Ne nous surprenez pas. Nous voulons être au courant de A à Z". La seconde chose, je pense, est qu’il veut qu’Israël mette son idée de guerre entre parenthèses, le temps que les sanctions fassent effet. Si elles fonctionnent, elles pourraient signer l’arrêt de mort du régime iranien. »

Quant à Israël, Uzi Rabi déclare qu'« elle voudrait que tout le monde comprenne que l’idée même d’une bombe nucléaire en Iran est insupportable. Cette combinaison d’ayatollahs et de pouvoir est une menace constante sur Israël, et Israël en a vraiment peur. Israël pense que la bonne chose à faire est de s’assurer que l’option militaire n’est pas seulement au programme de la discussion, mais réalisable. »

L’Iran est-il si dangereux ?

Ils sont peu nombreux, en Israël, à croire que l’Iran, même avec une arme nucléaire, attaquerait Tel-Aviv.

« En se basant sur des arguments rationnels, ce qui n’est pas le fort du Moyen-Orient, si l’Iran construit une bombe nucléaire, ce serait comme une tentative de suicide de l’utiliser. L’Iran serait anéanti par les répliques israéliennes et par les frappes américaines », explique Eytan Gilboa.

« Je pense qu’ils veulent l’arme nucléaire pour devenir une puissance hégémonique au Moyen-Orient. En devenant une puissance nucléaire, ils peuvent menacer n’importe qui. Le pouvoir de la menace est beaucoup plus important que le pouvoir de la destruction. »

Eytan Gilboa prédit que Benjamin Netanyahou demandera à Obama comment il compte s’assurer du statut non-nucléaire de l’Iran si les sanctions ne permettent pas d’empêcher un programme nucléaire. Barack Obama « éludera sans doute la réponse. »

Pour Uzi Rabi, « Israël a peur de se retrouver seul. Je ne pense pas que l’Iran attaquera Israël. Mais leurs actions sont source d’inspiration pour les mouvements radicaux lunatiques comme le Hamas et le Hezbollah, et le fait qu’ils aient attaqué Israël à Bakou, New Delhi et Tbilissi, bien qu’aucune attaque n’ait fonctionné pour le moment, montre que l’Iran est un Etat qui peut agir avec le même modus operandi que les groupes terroristes. Et cela a de très mauvaises conséquences sur la stabilité du Moyen-Orient. »

L'attaque en dernier ressort

Tous les experts israéliens ne voient pas dans l’agitation de ces visites transatlantiques les preuves d’éventuelles tensions entre Etats-Unis et Israël. Shlomo Shpiro, vice-président du département politique de l’université Bar Ilan, estime d’ailleurs que ces affirmations ont été exagérées.

« Je pense qu’il y a de l’anxiété parmi certains membres de l’administration Obama, qui ont peur qu’une action militaire puissante d’Israël contre l’Iran ait un impact sur les élections de novembre. Je ne pense pas qu’il y ait de tension. De nombreux hauts responsables américains sont venus en Israël presque toutes les semaines. »

« Je pense que l’évaluation des menaces est très similaire à Washington comme à Jérusalem », ajoute-t-il. « Je crois qu’Obama est très préoccupé par l’idée que l’Iran puisse avoir la bombe nucléaire. Les deux pays ont très peur que le processus s’enclenche rapidement. Les désaccords tournent simplement autour de la manière de prévenir ou de retarder ce processus. »

N’importe quelle option militaire israélienne, pour Shlomo Shpiro, serait un « dernier ressort ».

« Mais si ce dernier ressort doit arriver, je pense que les autorités israéliennes n’hésiteront pas. Tout dépendra de l’évolution du programme nucléaire de l’Iran et des informations qu’Israël obtiendra à ce sujet. »

Guerre psychologique

Pour le moment, la guerre des nerfs suffira, Israël impose une pression sur les Etats-Unis et l’Europe pour mettre pleinement en œuvre les sanctions contre l’Iran, le plus vite possible, et demande des assurances, sans doute impossibles à donner, sur ce que l’Occident fera si les sanctions ne dissuadent pas l’Iran.

La guerre psychologique, pour beaucoup, peut conduire l’Iran à croire qu’il peut « continuer sans risque à poursuivre son plan visant à construire des armes nucléaires sans ingérence », explique Eytan Gilboa. « Les Iraniens sont peut-être en train de se moquer de tout le monde. Il faut les comprendre, des sanctions ont été annoncées, mais elles ne seront appliquées que dans six mois. »

« Les Iraniens sont les seuls producteurs de déclarations cohérentes, et c’est notre problème. Un trop grand nombre de déclarations provenant de l’Occident sont confuses et pourraient être interprétées de différentes manières. »

Global Post/Adaptation Sybille de Larocque - JOL Press

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