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Égypte

Des lendemains qui déchantent dans le bazar du Caire

Huit mois après le départ d’Hosni Moubarak, les Cairotes ne voient pas la vie en rose. Incertitudes politiques, nette diminution du nombre de touristes... les commerçants et habitants du vieux Caire s’efforcent de joindre les deux bouts. Reportage dans le bazar Khan El-Khalili.

Selma Mohammed monte le volume de sa radio, un vieux poste portable qui a appartenu à son oncle, et sort son voisinage de la torpeur qui envahit Le Caire les vendredis après-midi. La voix de l’iconique chanteur égyptien Abdel Halim Hafez retentit de son kiosque à journaux, au sommet d’une artère sinueuse qui conduit au cœur du célèbre bazar Khan El-Khalili. Autour d’elle, des sucettes, des paquets de chewing-gums et des jouets en plastique importés de Chine.

« Habibti (“Chéri”, en arabe), es-tu ici pour écrire sur notre pays ? » me demande-t-elle, en reposant ses bras sur un coussin rose fluorescent placé sur ses genoux. « On souffre, il n’y a rien d’autre à dire. »

Les pertes sèches de la révolution

Le célèbre marché dans le quartier islamique du Caire est une des principales attractions touristiques de la ville, même s’il ressemble davantage à un vieux décor de cinéma abandonné d’Hollywood. L’industrie touristique égyptienne commence à se rétablir lentement après que les soulèvements de janvier l’ont complètement paralysée, mais le ministre du Tourisme a prédit, en septembre, une baisse du nombre de visiteurs de l’ordre de l’ordre de 25 % sur l’année.

Les islamistes ont le vent en poupe

Au beau milieu de ce labyrinthe poussiéreux, un paradis esthétique pour orientaliste, Hisham Asmed, 69 ans, est assis avec un ami.

« Ah, un journaliste ! » s’exclame-t-il, en anticipant avec humour mes questions. « On ne parle pas de politique ». Mais difficile d’échapper à la politique ces temps-ci au Caire. Des graffitis délavés sur des bâtiments mal entretenus sont concurrencés par les affiches neuves et colorées du parti Liberté et Justice des Frères musulmans. Les slogans sont simples : « Notre vie est meilleure avec le parti Liberté et Justice », « Les transports fonctionnent mieux avec le parti Liberté et Justice. »

« Vous les connaissez ? » me demande Hisham, dont les rides sur le front se creusent. J’acquiesce. « Bien, se réjouit-il. Parce qu’ils sont excellents. Ils sont les seuls à agir dans l’intérêt des Égyptiens, à leur donner ce qu’ils veulent et ce dont ils ont besoin. »

La nostalgie de l’époque Moubarak

Près de Bab Zuweila, une des portes médiévales du Caire, Magdy et Asma se reposent devant un magasin vide, en partageant falafel et morceaux de pain en guise de petit-déjeuner. Le couple, marié depuis 50 ans, devient lyrique à l’évocation des années Moubarak, synonymes de sécurité et de quiétude. Un groupe de jeunes hommes dans une boucherie attenante partage leur nostalgie.

« Au moins, nous savions qui était le diable », explique Mostafa, 18 ans. Il affirme avoir pris part aux « événements » – 18 jours tendus sur la place Tahrir –, mais, depuis, il concentre tous ses efforts sur le travail. « Maintenant, chacun voit l’avenir s’assombrir », estime-t-il en découpant un morceau de viande. Il hausse les épaules quand je l’interroge sur une manifestation qui se déroule, non loin de là, pour dénoncer l’usage de la force par les militaires lors de la manifestation pacifique des Coptes dimanche 9 octobre. « Tous les vendredis, on manifeste ici ou là. Nous sommes des aveugles palabrant et tentant d’avancer dans l’obscurité. »

Une détresse économique visible

À quelques mètres, dans une rue adjacente, le bazar Khan El-Khalili offre une carte postale de la détresse économique égyptienne : des vendeurs frénétiques annoncent le prix de vente de leurs pyramides en plastique à 5 dollars américains, avant de rapidement le réduire à un dollar. Des jeunes garçons accourent vers des touristes en espérant leur vendre des paquets de mouchoirs.

« Dites-leur que l’Égypte est un beau pays »

Le dos courbé, Mohammed, 68 ans, avance au milieu d’un groupe d’une quinzaine d’Américains, reconnaissables à leurs appareils photos.

« Je ressens la souffrance de notre pays tous les jours. Pas de touristes, pas d’argent, rien », se plaint-il dans une triste litanie. « S’il vous plaît, dites à tout le monde combien l’Égypte est un beau pays. » Des gouttes de sueur coulent de ses sourcils alors qu’il s’adresse à la foule qui, pour l’essentiel, ne comprend pas l’arabe. Il les fixe droit dans les yeux en exigeant qu’ils prêtent attention. Il sait qu’ils n’ont rien compris. Peu importe, il veut juste être entendu.

 

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