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CUBA

Laura Pollan, une « Dame en blanc » face à Castro

La dissidente cubaine, Laura Pollan, fondatrice du mouvement d’opposition « Les Dames en blanc », à l’origine des manifestations hebdomadaires des femmes de prisonniers politiques, est décédée vendredi 14 octobre d’un arrêt cardiaque alors qu’elle était traitée dans une unité de soins intensifs d’un hôpital de La Havane. Elle avait 63 ans. Portrait.

 

Rares sont ceux qui se souviennent avoir vu Laura Pollan porter une autre couleur que du blanc. Jusqu’en 2003, elle est totalement anonyme, une simple mère de famille, professeure de littérature dans un lycée, elle qui aime les chats et les plantes vertes. Née le 13 février 1948 à Manzanilla, dans l’est du pays, c’est une petite femme ronde aux grands yeux verts et aux cheveux blonds décolorés. Elle a une toute petite voix, mais elle devient incisive lorsqu’elle s’anime. Elle refuse de se mêler de politique et s’inquiète même des activités de son dissident de mari, Hector Maseda.

Le groupe des 75 et la répression de 2003

Cette année-là, le gouvernement de Fidel Castro lance contre l’opposition une des plus fortes vagues de répression des dernières décennies. Son mari et 74 autres, militants et leaders de la dissidence, animateurs du Groupe des 75, sont arrêtés et mis en prison au motif qu’ils auraient accepté, pour financer leurs activités contre-révolutionnaires, de l’argent provenant des États-Unis et d’autres pays étrangers. Ils sont condamnés à des peines de 6 à 28 ans de prison ferme. Ces sentences sont fermement critiquées par la communauté internationale. Pendant plus d’un an, l’Union européenne cesse toutes relations avec Cuba.

Les « Dames en blanc » entrent en dissidence

Cet épisode fait basculer la vie de Laura Pollan. D’épouse de dissident, elle devient dissidente de plein droit et crée les « Dames en blanc ».
Dans les semaines qui suivent, elle fait le tour de tous les endroits où elle imagine que son mari peut être détenu. Parfois, elle rencontre d’autres femmes dans la même situation qu’elle, à la recherche de leurs époux. Lesquelles commencent à se réunir chez elle dans un quartier malfamé de La Havane.
D’abord une douzaine, elles deviennent vite une trentaine. Son domicile est leur quartier général, et elle y accueille ses camarades venus de province. Sa porte est presque toujours ouverte, son salon rempli de « femmes en blanc », les photos de leurs maris sur les murs.

Devant l'église Sainte-Rita.

Les marches hebdomadaires

Rapidement, elles commencent à marcher. Tous les dimanches après la messe à l’église Sainte-Rita, la patronne des causes perdues, elles arpentent le quartier résidentiel de Miramar, tout de blanc vêtues et des glaïeuls dans les bras. « Nous combattons pour la libération de nos maris, la réunion de nos familles », explique Laura Pollan en 2005. « Nous aimons nos hommes ».

Le prix Sakharov en 2005

Cette même année, l’Union européenne décerne au groupe sa plus haute distinction en matière de droits de l’homme, le prix Sakharov pour la liberté de pensée, du nom du célèbre dissident soviétique. Le gouvernement cubain est furieux et refuse à Pollan l’autorisation de sortie du territoire qui lui donnerait l’occasion de se rendre en Europe pour recevoir l’hommage.

La contre-attaque castriste

Fidel et Raul Castro.
La notoriété des « Dames en blanc » ne cesse de croître, la pression des autorités aussi.
Certains prisonniers sont déplacés vers des lieux de détention reculés. D’autres n’auront accès au téléphone que le dimanche à l’heure précise où les femmes défilent.
Que le pouvoir accuse, à leur tour, de profiter de soutiens financiers étrangers. C’est précisément l’accusation qui a justifié l’incarcération de leurs maris. Laura Pollan admet avoir accepté des fonds de groupes d’exilés anticastristes aux États-Unis. Les femmes n’avaient pas d’autre choix, explique-t-elle, pour survivre avec des maris en prison et d’autres membres de leurs familles sur les listes noires du régime, ce qui leur interdisait l’accès aux emplois d’État. Depuis l’Argentine, les femmes de la place de Mai qui manifestent, un foulard blanc autour du cou, pour dénoncer le sort subi par leurs fils et maris disparus sous la dictature militaire, les accusent d’être à la solde des États-Unis.

Au ban de la société

Avec le temps, les « Dames en blanc » croisent sur le chemin de leurs processions dominicales des foules parisanes du gouvernement qui leur lance des insultes et des insanités. Pour les autorités, ces actes de répudiation civile ne sont que des manifestations spontanées d’indignation patriotique. Pourtant, peu d’efforts sont menés pour masquer la coordination des contre-manifestants, et la présence d’agents de la sécurité d’État. Parfois, les marcheuses sont interpellées, détenues brièvement ou entassées dans des bus qui les ramènent chez elles.

L’intervention de l’Église catholique

Petit à petit, quelques-uns des 75 maris sont libérés, pour des raisons de santé ou d’autres motifs. Il en reste encore cinquante derrière les barreaux lorsque, en juillet 2010, l’Église catholique annonce la libération de tous les détenus dans le cadre d’un accord avec le gouvernement, après une rencontre entre le cardinal Jaime Ortega, le ministre des Affaires étrangères espagnol Miguel Angel Moratinos et le président cubain Raul Castro.

Les libérations, la plus belle victoire

Avec Hector Maseda.
Dans les mois qui suivent, les hommes sont progressivement libérés. Beaucoup choisissent l’exil avec leurs familles. Une dizaine refuse de quitter l’île. Parmi eux, Hector Maseda, le mari de Laura Pollan, un des derniers libérés le 12 février 2011. Le 21 mars, le jour même où Fidel Castro quitte la présidence du parti communiste, l’Église annonce la libération des deux derniers prisonniers du Groupe des 75.

La délicate poursuite de la lutte

C’est la plus belle victoire pour les « Dames en blanc », mais elle les prive de leur mission première. Certaines d’entre elles sont désormais loin à l’étranger, et la présence du groupe sur l’île s’en trouve réduite d’autant.
Même le représentant de la diplomatie américaine sur place reconnaît que la dissidence peine à exister dans un câble diplomatique daté d’avril 2009, révélé par Wikileaks. Il décrit une opposition vieillissante, minée par de petites rivalités personnelles et complètement isolée de la plupart des Cubains.

Pour la libération de tous les prisonniers politiques

Pourtant, Laura Pollan et les « Dames en blanc » ne baissent pas les bras et élargissent leurs manifestations à d’autres villes du pays. Elles se battent désormais pour la libération de tous les prisonniers politiques, hormis les auteurs de prises d’otage ou d’actes de sabotage, conformément aux critères d’Amnesty international.
« Nous allons continuer. Nous nous battons pour la liberté et les droits de l’homme », dit-elle. « Aussi longtemps que ce gouvernement est en place, il y aura des prisonniers. Si certains sont libérés, d’autres sont emprisonnés. C’est une histoire sans fin. »

L’histoire a touché pourtant à sa fin pour Laura Pollan. Elle y aura consacré les dernières années de sa courte vie. Mais, dans sa biographie, elle a admis que si c’était à refaire, elle referait tout de la même manière. Courageuse et déterminée.

Suivant son exemple et comme elle l’aurait sans doute voulu, deux jours après sa mort, les « Dames en blanc » se sont retrouvées pour leur rendez-vous dominical. Aux côtés d’Hector Maseda, Berta Soler, la nouvelle dirigeante du mouvement, a promis de poursuivre la lutte. Il resterait 500 prisonniers politiques dans les geôles cubaines.

 

Informations pratiques

Le site Internet des Damas de blanco

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