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ESPAGNE

Mariano Rajoy, le pouvoir de la ténacité

Mardi 20 décembre, Mariano Rajoy est élu à la tête du gouvernement espagnol. Son élection, sans surprise par les parlementaires, intervient un mois après la victoire historique du Parti populaire, la droite espagnole, aux élections législatives du 20 novembre. Ses deux prédécesseurs, José Maria Aznar en 1996 et José Luis Zapatero en 2002, avaient été accueillis avec enthousiasme et espoir à droite d’abord, puis à gauche. Là, crise oblige, scepticisme et inquiétude l’emportent. Certains ont fait de son «triomphe» une victoire par défaut actuel. D’autres y ont vu la preuve que les remèdes de la droite rassurent, face aux périls, un électorat plus raisonnable qu’il n’y paraît... Mais, et lui, Mariano Rajoy, n’y serait-il donc pour rien ? Une chose est sûre, il a su faire preuve de ténacité dans la conquête.

À droite sur l’image. Mariano Rajoy, après deux défaites cinglantes en 2004 et 2008, mène pour la troisième fois le Parti populaire à la bataille. Ce grand brun à la barbe grise et aux lunettes rectangulaires, peu connu à l’étranger, a su rassembler autour de lui. Discret mais téméraire, il a été élu député régional à 26 ans avant de grimper les échelons jusqu’à devenir l’un des hommes de confiance de José Maria Aznar, chef du gouvernement de 1996 à 2004, qui l’adoubera pour lui succéder.
Plusieurs fois ministre, Rajoy se forge une image de médiateur hors pair et de bouclier inébranlable face au déluge de critiques sur la gestion désastreuse de la marée noire du Prestige en 2002 et l’entrée de l’Espagne dans la guerre en Irak, en 2003. Gommant peu à peu son image de conservateur pur et dur, il se présente comme un dirigeant « prévisible, patriote, indépendant, modéré », par contraste avec « l’inconstance » et la « frivolité » supposées de Zapatero.

Une ascension précoce dans l’ombre d’un ministre franquiste

Mariano Rajoy a de qui tenir. Dans cette famille de juristes, il est de tradition de participer, directement ou indirectement, à la chose publique. Son grand-père a participé à la rédaction du statut d’autonomie de la Galice en 1932, avant la guerre civile. Et son père a présidé le tribunal provincial de Pontevedra, ville où il a grandi. Lui-même, titulaire d’une licence en droit de l’université de Saint-Jacques de Compostelle, a été le plus jeune conservateur des hypothèques en Espagne, après avoir réussi le concours en 1979.

C’est tout aussi précoce qu’il s’engage en politique. Son mentor est une figure importante de la vie politique espagnole. Manuel Fraga, galicien comme lui, est un ancien ministre franquiste, détenteur du portefeuille du tourisme et de l’information de 1962 à 1969, puis, après la transition démocratique, ministre de l’Intérieur dans le premier gouvernement du règne de Juan Carlos de 1975 à 1976. Mariano Rajoy devient membre au tout début des années 80 d’Alianza Popular, le parti créé par Fraga et dans les rangs duquel on trouve de nombreux « anciens » de la dictature.

À la conquête d’un fief, sa région natale de Galice

Le 20 octobre 1981 – à 26 ans – Rajoy est élu, lors des premières élections régionales, député au parlement de Galice. Protégé par Fraga, il devient, en 1982, directeur général des relations institutionnelles de la Junte de Galice. Il renforce son implantation locale en devenant conseiller municipal de Pontevedra en 1983, puis président de la députation provinciale de Pontevedra le 11 juin 1986.

Onze jours plus tard, il est élu aux Cortès, le congrès des députés espagnols. Mais, faisant à nouveau le choix de la Galice, il démissionne dès novembre 1986 pour prendre la vice-présidence du parlement galicien jusqu’en septembre 1987.<!--jolstore-->

De la Galice à Madrid

En janvier 1989, l’Alianza Popular, dont Mariano Rajoy a été élu secrétaire général en Galice l’année précédente, se transforme en Partido Popular (Parti Populaire, PP). C’est cette même année que Mariano Rajoy est « promu » en division nationale. Membre du comité exécutif du PP, il retourne siéger au parlement de Madrid, est élu à la députation permanente des Cortès et préside pendant quelques mois la commission parlementaire de contrôle de la radio-télévision espagnole (RTVE). En avril 1990, José Maria Aznar, ancien président de Castille-et-Léon et candidat à la présidence du gouvernement lors des élections de 1989 face au socialiste Felipe Gonzalez, prend la tête du Parti Populaire. Mariano Rajoy est nommé vice-secrétaire général du parti. Il accompagne Aznar dans sa longue marche vers le pouvoir, à la tête d’une opposition requinquée par l’ambiance de fin de règne dont pâtit, après plus de dix ans de pouvoir, le gouvernement Gonzalez.

L’homme de confiance d’Aznar

Après une nouvelle défaite en 1993, le Partido Popular remporte les élections anticipées du 3 mars 1996. José Maria Aznar prend la tête du gouvernement espagnol et Mariano Rajoy devient ministre des Administrations publiques. C’est sous son autorité qu’est adoptée une loi majeure régulant l’organisation et les missions de l’administration centrale, ainsi qu’une loi sur le gouvernement.
En janvier 1999, il prend les rênes du ministère de l’Éducation et de la Culture, tout en demeurant vice-secrétaire général du PP.

En 2000, Aznar lui confie la responsabilité de diriger la campagne électorale des conservateurs pour les élections du 12 mars. Le Parti Populaire décroche une majorité absolue face au PSOE. Lors du remaniement qui suit, Rajoy est premier vice-président du gouvernement et ministre de la Présidence, l’équivalent d’un ministre d’État sans attribution en France. Moins d’un an plus tard, il est « transféré » au ministère de l’Intérieur. Une mission de courte durée puisque lors d’un vaste renouvellement de son équipe, le 9 juillet 2002, il s’impose ouvertement comme l’homme fort du gouvernement lorsque José Mara Aznar le rappelle au ministère de la Présidence, lui conserve sa première vice-présidence mais en fait aussi le porte-parole de l’équipe. Mariano Rajoy est partout, sur tous les fronts et doit affronter des tempêtes comme la catastrophe pétrolière du Prestige au large de la Galice et la participation de l’Espagne à la guerre d’Irak.

Le successeur de José Maria Aznar

À l’approche des législatives de 2004, José Maria Aznar déclare ne pas souhaiter se représenter. Le nom de Mariano Rajoy est naturellement cité parmi les possibles successeurs. Il est désigné par le parti le 1er septembre 2003 et quitte le gouvernement deux jours plus tard.

Il avait fallu deux tentatives infructueuses – en 1989 et 2003 – à José Maria Aznar avant qu’il ne finisse par s’installer à la Moncloa, la résidence du président du gouvernement espagnol, en 1996. À une semaine du scrutin, prévu le 14 mars 2004, le Parti Populaire est donné vainqueur et le coup d’essai de Mariano Rajoy s’annonce un coup de maître. Les attentats de Madrid du 11 mars et leur gestion catastrophique par le gouvernement Aznar, qui accuse l’ETA basque plutôt que les Islamistes, donnent la victoire au PSOE de José Luis Zapatero.

Mariano Rajoy devient le chef de l’opposition. Il est élu président du Partido Popular en 2005 et s’entoure principalement des partisans de la « ligne dure », comme l’ancien ministre de l’Intérieur Angel Acebes et l’ancien ministre du Travail et des Affaires sociales, Eduardo Zaplana. Objectif : la conquête du pouvoir.

2004-2008 : une opposition frontale au gouvernement de José Luis Zapatero

Pendant la législature qui suit, il mène une opposition très dure, frontale au gouvernement Zapatero et à son programme de réformes, elles aussi, radicales. Réforme du statut d’autonomie de la Catalogne, Mariano Rajoy dit « No ». Régularisation de 700 000 sans-papiers, « No ». Adoption du mariage homosexuel, « No ». Négociations avec l’ETA, « No ». Refroidissement des relations avec les États-Unis, « No ».

Mais, cette radicalité l’amène à commettre quelques erreurs qui conduisent à s’interroger sur le fond même de sa pensée. En avril 2007, il reconnaît, en direct à la télévision espagnole, que la communauté internationale s’est trompée en admettant la présence d’armes de destruction massive en Irak. Au mois d’octobre suivant, il est pris dans une polémique, après avoir remis en cause les effets à long terme du réchauffement climatique. Il est contraint de rectifier ses propos.
Résultat : le 9 mars 2008, il perd à nouveau les élections. José Luis Zapatero obtient un second mandat.

2008-2011 : un survivant soucieux de se recentrer

Mariano Rajoy est un survivant, au sens propre du terme. À deux reprises, il a manqué de perdre la vie.
Une première fois, en 1979, alors qu’il fête sa réussite au concours de conservateur des hypothèques, il est grièvement blessé dans un accident de la circulation. Il en conserve de nombreuses cicatrices au visage et c’est une des raisons pour lesquelles il porte la barbe, qui lui permet de les dissimuler. Une seconde fois, 26 ans plus tard, en 2005, il est victime, avec Esperanza Aguirre, présidente de la communauté de Madrid, d’un impressionnant accident d’hélicoptère. La scène a été filmée par les médias et, par chance, les deux responsables politiques n’en ressortent qu’avec quelques contusions.

Politiquement aussi, il semblerait qu’il ait plusieurs vies… Après sa deuxième défaite en 2008, il décide de conserver la présidence du PP. Réélu avec seulement 79 % des voix – le plus faible score depuis la création du parti -, il consent à recentrer la ligne idéologique de son programme. Il remplace ses deux principaux soutiens par deux femmes, Maria Dolores de Cospedal et Soraya Saenz de Santamaria. Il tient à ce que le Partido Popular apparaisse plus centriste et plus moderne.
Pour conserver l’espoir de l’emporter, il n’oublie pas la propre expérience de son prédécesseur, José Maria Aznar, lui aussi défait à deux reprises en 1989 et 1993 avant de s’imposer en 2006. Mariano Rajoy voit dans sa deuxième défaite un signe, des raisons d’espérer.

Chronique d’une victoire annoncée

Moins populaire que José Luis Zapatero, Mariano Rajoy devance régulièrement le président du gouvernement socialiste dans les intentions de vote au cours de l’année 2010. Son programme est authentiquement libéral. Face aux graves conséquences de la crise mondiale sur l’économie espagnole, il préconise un assouplissement du marché du travail, plus approfondi que celui décidé par le gouvernement, une baisse de la fiscalité sur les entreprises, un plus grand nombre de privatisations, une forte baisse de la baisse des dépenses publiques.
Son avance se confirme dans les sondages. L’annonce par Zapatero de son départ, ou plutôt de son intention de ne pas solliciter un troisième mandat, et de la convocation anticipée des élections, n’y changera rien. L’avance de Mariano Rajoy s’accroît tant sur José Luis Zapatero que sur son successeur désigné à la tête du PSOE, Alfredo Perez Rubalcaba.

Dimanche 20 novembre, le PP obtient 43,5 % des voix et remporte 185 sièges sur les 350 que comptent les Cortes. À sa troisième tentative, comme José Maria Aznar, Mariano Rajoy accède à la présidence du gouvernement espagnol. Mission accomplie pour ce père de famille qui a deux enfants, Mariano et Juan, de sa femme Elvira Fernandez. Tard dans la soirée électorale, une fois les résultats confirmés, il va saluer ses supporters en compagnie de sa femme. Devant la foule, un petit baiser… Ils ont tant attendu.

Une victoire empoisonnée ?

Mariano Rajoy ne prendra les rênes que le 20 décembre, une semaine après l’installation des deux chambres, le 13 décembre. Un mois, un mois de tous les dangers alors que l’Europe semble s’enfoncer chaque jour davantage dans la crise, crise de la dette, financière et économique. La récession semble désormais au coin de la rue, et l’hypothèse d’une faillite d’un ou de plusieurs états membres de la zone euro n’est plus à exclure.
Dans ces conditions, le premier défi que doit relever Mariano Rajoy est celui de la crédibilité. Il a su convaincre les 36 millions d’électeurs espagnols qu’il était le meilleur, ou en tout cas le moins pire. Il lui faut convaincre les marchés. Mardi 15 novembre, comme durant toute la semaine qui a précédé le scrutin, l’Espagne a connu des journées difficiles dans sa recherche de financements sur les marchés financiers. Dans un entretien au journal El Mundo, le chef du Parti Populaire a affirmé que sa « priorité est de donner un message de confiance aux marchés ». Son plan d’action est prêt : « Peu après (l’investiture), je présenterai un premier plan de mesures économiques », a-t-il dit. Son message se veut clair : l’Espagne prend au sérieux la question du déficit public.

Vendredi, dernier jour de campagne, Mariano Rajoy a demandé aux marchés d’avoir la gentillesse de lui laisser « un peu plus de 30 minutes de répit ». Il aura à peine eu le droit à quelques heures. Lundi 21 novembre, au lendemain de la victoire de la droite, les marchés ouvraient en baisse et à la mi-journée étaient en repli de 2,5 %. Mauvais signe pour le futur président du gouvernement ? Oui et non. Oui, parce que la tempête sur les marchés se poursuit. Non, car sa victoire était tant attendue que les marchés l’avaient déjà intégrée et que la baisse de ce jour ne peut donc pas lui être directement imputée.

Mariano Rajoy a un mois pour constituer son équipe, prendre ses marques auprès de ses partenaires internationaux et se mettre à la barre. Avis de gros temps du côté de la péninsule ibérique, mais de tous les marins espagnols les Galiciens sont sans doute les plus habitués aux coups de tabac…

 

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