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Italie

Mario Monti, le « Cardinal » envoyé par la Providence ?

Déjà, en juillet dernier, Mario Monti avait fait, publiquement des offres de service. À la sortie d’une rencontre avec Romano Prodi, ancien président du Conseil italien, ancien président de la Commission européenne, il s’était déclaré disponible pour succéder à Silvio Berlusconi si celui-ci quittait le pouvoir. Le message était clair même s’il n’avait pas été suivi d’effets. Courant septembre, il a remis cela. Chaque jour, la position d’Il Cavaliere apparaissait davantage intenable. Si celui-ci parvenait, en as de la "combinazione" à préserver, tant bien que mal, sa majorité parlementaire, sa seule présence à la tête du gouvernement semblait priver l’Italie de la confiance de ses partenaires… et des marchés, la conduisant droit à l’abîme.
Les conciliabules, à Bruxelles d’abord puis en marge du sommet du G20 à Cannes, auront, sans doute, eu raison de l’entêtement du vieux chef ; une majorité relative à la Chambre des députés, lors d’un vote, donne le signal du départ. Contrairement à la longue tradition italienne de crises parlementaires, le scénario de rechange apparaît, cette fois, bien établi : vendredi matin, Mario Monti, nommé deux jours auparavant, sénateur à vie est acclamé à son arrivée au sénat, samedi soir Berlusconi démissionne et, après un dimanche-marathon de consultations, le président de la République confie la responsabilité de former un nouveau gouvernement à… Mario Monti.

Mario Monti, un brillant économiste

À l’université Bocconi
Né en 1943 à Varese, dans le nord de l’Italie, Mario Monti a accompli des études d’économie et de management à la prestigieuse université Bocconi de Milan, considérée comme la meilleure faculté d’économie d’Italie. Ensuite, il part pour l’université de Yale aux États-Unis. Parmi ses maîtres, l’économiste keynésien James Tobin, futur prix Nobel d’économie et père du célèbre projet de taxe sur les transactions financières qui porte son nom. Dès 1970, il rentre en Italie pour enseigner à l’université de Turin dès 1970. Il quitte Turin en 1985 pour retourner à Milan. Successivement, il occupe les postes de directeur de l’Institut d’économie politique, recteur et enfin, en 1994, président de l’université Bocconi – fonction qu’il occupe toujours.

10 ans à la commission de Bruxelles

1994 est aussi l’année où il est envoyé à Bruxelles comme commissaire européen par le premier gouvernement Berlusconi. Le président de la commission Jacques Santer lui confie le portefeuille du marché intérieur, des services, des douanes et de la fiscalité. Il est reconduit quatre ans plus tard, par le gouvernement de centre-gauche de Massimo d’Alema, et intègre la Commission dirigée par Romano Prodi en tant que commissaire à la concurrence, une fonction très convoitée. À ce poste, il a permis à la Commission de renforcer ses activités antitrusts, notamment initié une procédure contre Microsoft et étudié la fusion entre General Electric et Honeywell, finalement bloquée par la Commission.

"Il Cardinale" ou "Super Mario"

Son entourage l’affuble du surnom de "Il Cardinale", ("le Cardinal"). Pondéré dans ses choix et ses comportements, il s’est taillé une réputation de compétence et d’indépendance.

Quelle que soit la nature de son interlocuteur, Mario Monti "n’aime pas, quand il y a des règles, avoir l’impression qu’elles sont court-circuitées", assure-t-on dans son entourage. Il est "quelqu’un de très difficile à pénétrer". Très "courtois", cet homme marié et père de deux enfants n’en reste pas moins ferme. "Avec des mots très polis, il vous envoie au bûcher de l’inquisition s’il estime que cela est juste et nécessaire", estime cette source, tout en saluant la compétence du docteur en économie.

Dans un article de février 2000 intitulé "Super Mario", The Economist le présente comme "l’un des plus puissants bureaucrates européens", avant de le décrire comme "un adepte de la persuasion plutôt que de la polémique". "Il a un tel air d’autorité que même la calvitie n’a pas osé le défier", ironise l’hebdomadaire britannique en allusion à son abondante chevelure poivre et sel.

Un "Grand" d’Europe

En 2004, le second gouvernement Berlusconi ne lui permet pas d’effectuer un troisième mandat bruxellois et lui préfère Rocco Buttiglione. Il reprend ses fonctions universitaires à Milan et y associe de nombreuses autres activités, démontrant l’estime et la reconnaissance dont il jouit à travers le monde.
Sur la scène européenne, il devient membre du praesidium de Friends of Europe, un think tank influent, basé à Bruxelles, et un des responsables de Bruegel, un autre think tank réunissant 26 grandes entreprises européennes. De janvier 2009 à juin 2010, il fait partie du groupe de réflexion sur l’avenir de l’Europe, présidé par Felipe Gonzalez, l’ancien président du gouvernement espagnol. Il y défend l’idée d’un gouvernement économique européen ainsi que celle d’un Fonds monétaire européen et milite pour un New Deal européen intégrant mieux le social.
En 2010, il publie aussi un "livre blanc", le Rapport Monti, "Revitaliser le marché unique". En septembre de la même année, il déclare son soutien à l’initiative fédéraliste du Groupe Spinelli au Parlement européen, rassemblement de députés européens partisans de la fédéralisation de l’Union.

Un homme de réseaux : le côté obscur de Mario Monti ?

Le siège de Goldman Sachs
Depuis 2010, il est aussi président de la section Europe à la Commission Trilatérale et également membre du comité de direction du groupe Bilderberg, deux clubs ultra-sélects des dirigeants mondiaux.
Mais, c’est une autre de ses "casquettes" qui, depuis sa nomination, suscite le plus d’interrogations et de fantasmes chez les tenants des théories tendant à démontrer l’existence d’une conspiration mondiale d’une certaine élite mondiale… Dès 2005, il est devenu "conseiller international" pour Goldman Sachs. La banque est si puissante aux États-Unis, qu’elle est surnommée "Government Sachs", est accusée d’avoir orchestré la crise mondiale et chercherait, désormais, à faire payer aux peuples les erreurs des établissements financiers. La nomination, quasi simultanée, de Mario Draghi, un autre ancien de Sachs à la tête de la BCE, vient nourrir les théories les plus farfelues… Lundi 14 novembre, la banque américaine a rendu publique une déclaration certifiant que Mario Monti a, dès sa nomination, démissionné de toutes ses fonctions auprès d’elle.

L’impérieux devoir de réussir

Mêmes causes, mêmes conséquences ? Le parallélisme des formes dans les départs de Silvio Berlusconi et George Papandréou est troublant. Les similarités dans le profil de leurs remplaçants le sont tout autant… Suffisamment pour y voir la main plus ou moins invisible de l’Europe, pas seulement de Bruxelles, mais aussi de Francfort, de Berlin et Paris… Si c’est le cas, c’est un tournant dans l’histoire de l’Union européenne. Cette ingérence, si tant est qu’elle puisse être prouvée, constitue, de fait, un pas supplémentaire dans cette fédéralisation de l’Union que prône, parmi d’autres, Mario Monti.

Elle constitue aussi une prise de risque colossale, même si elle est sans doute indispensable. Que Papademos et Monti échouent, qu’ils ne parviennent pas à faire avaler la pilule de l’austérité forcée à leur opinion publique ou, tout simplement, qu’ils laissent le moindre espace politique à des tribuns populistes et l’Europe, tout entière, risquerait de s’engager dans une voie périlleuse dont elle risquerait de ne jamais se remettre.
Si le départ de Silvio Berlusconi a donné l’occasion de manifestations de joie à travers l’Italie, celles-ci ne visaient pas, par la même occasion, à fêter l’arrivée de Mario Monti. Les Italiens savent pertinemment que les remèdes du docteur Monti seront difficiles à avaler.
Et, en cas de rejet thérapeutique, il y aura forcément quelques charlatans prêts à leur promettre une guérison miraculeuse. Déjà, à la gauche de la gauche et, à droite, du côté d’Umberto Bossi et d’une partie des soutiens de Silvio Berlusconi, on a pris ses distances dans l’espoir de récupérer les patients impatients.
Mais, puisque Mario Monti semble pouvoir compter sur le soutien de l’Europe, un bras de fer s’engage.

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