Connexion

RÉVOLUTIONS ARABES

Boualem Sansa: « Le printemps arabe est une erreur »

Alors que ses livres et déclarations ont poussé de nombreuses personnes à se révolter et à prendre part au printemps arabe, l'écrivain algérien Boualem Sansa tire un bilan négatif des évènements de l'année passée.

L'écrivain algérien Boualem Sansal / Flickr Pete Shacky

La déception d’un intellectuel

Il y a six mois, lorsque l’écrivain algérien Boualem Sansal avait reçu le prix de la paix du Francfort Book Fair, il était considéré, comme beaucoup d’anciens vainqueurs (Susan Sontag, Orhan Pamuk ou Vaclav Havel), comme une icône culturelle. Un honneur lui a été octroyé en des temps difficiles. Alors qu’il fait partie d’un groupe restreint d’intellectuels, dont les appels pour la liberté ont inspiré les insurrections de l’année passée, il est aussi devenu une des cibles des révoltés.

Très populaire en France et en Allemagne, ses livres sont interdits en Algérie.

« Le printemps arabe a complètement échoué » a déclaré Boualem Sansal dans un entretien accordé à Global Post. « C’est une catastrophe dont seuls les islamistes vont tirer profit ».

En réaction à ses engagements, le gouvernement algérien répond par la répression et menace l’auteur censuré de 20 ans de prison. Celui-ci venait d’accepter une invitation au Festival des écrivains de Jérusalem. Une occasion pour l’écrivain de faire une brève escale à Paris afin d’y retrouver ses éditeurs chez Gallimard et mentionner cette sanction qui pèse sur son avenir. L’auteur leur a expressément demandé de n’intenter aucune action ni pétition, du moins pas avant d’être arrêté (si il l’est).

Le dramaturge et ex-président Tchéquoslovaque avait également recu le Prix de la paix Du Francfort Book Fair / flickr Timeforclimate

Un homme attaché à ses convictions

Il n’a pas peur. Il est seulement concerné. « J’y vais » a-t-il annoncé avec détermination à son éditeur. « Nous verrons bien à mon retour. »

La menace qui pèse sur Boualem Sansal est probablement accentuée par son statut, lui, figure de l’élite intellectuelle algérienne. Cet homme de 62 ans, né dans une famille laïque, moderne et francophone, a vécu en Algérie depuis sa naissance et ne possède pas de double nationalité. Ingénieur et économiste, il a longtemps travaillé pour l’industrie pétrolière, et, plus tard, comme un haut fonctionnaire dans le ministère de l’Industrie.

« J’ai de nombreux ennemis » dit-il, en esquissant un sourire. « J’ai toujours détesté la manière dont les gens utilisent l’Islam, comme une arme de guerre. J’ai toujours détesté le discours anti-occidental des islamistes. Ils m’accusent d’être un ennemi de l’islamisation, mais comment pouvez-vous être un ennemi de quelque chose que vous ne reconnaissez pas ? » Son travail, et ce depuis son premier roman, rédigé à 50 ans, s’est toujours axé sur ce rejet profond du fanatisme.

Un livre au parfum de sandale

D’ailleurs, seul son avant-dernier titre a été traduit en anglais. Publié aux États-Unis sous le titre de « The German Mujahid » et en Grande-Bretagne avec « An Unfinished Buisness », c’est un roman spectaculaire, qui compare l’Islam au Nazisme.

L’histoire est basée sur des faits réels survenus lorsque Boualem Sansal était encore ingénieur. Envoyé dans un lointain village algérien pour une mission, il découvre une petite ville parfaitement entretenue : parterres fleuris, routes asphaltées et maisons carrées. Après enquête, il apprend que le maire de la ville est un fugitif nazi.

C’est sur ce scénario, où l’on perçoit l’ingénieur comme un héros face à l’incarnation du mal, que le livre interroge sur la capacité de l’homme à survivre. Cette comparaison a évidemment choqué.

Les ouvrages de Boualem Sansal on inspiré les révolutions arabes / Flickr lestudio1

Dans un entretien avec le Jewish ChronicleBoualem Sansal a d’ailleurs souligné différents parallèles avec les nazis : « Il y a des similitudes énormes. Le concept de la conquête des âmes, mais aussi des territoires. Il y a aussi le concept d’extermination de tous ceux qui ne se soumettent pas à l’idéologie de l’Islam. Je pense qu’il faut analyser le national-socialisme si nous voulons maintenir l’extrémisme religieux en échec ».

« Nous ne sommes pas condamnés à une peine de prison à vie » déclare l’auteur à ses compatriotes et plus largement aux peuples arabes. « Nous pouvons être des hommes libres ». À la fois intensément présent et discret, portant un regard ouvert, il apparaît comme un observateur aux yeux vigilants, méfiants.

Un ennemi de la nation arabe Enfermé dehors

Boualem Sansal, se définit en « exil intérieur » permanet. Lui et son épouse Naziha, professeur de mathématiques, vivent dans une ville universitaire encerclés de murs et de barbelés. Sa femme et ses sœurs « font partie des gens les plus braves que je connaisse » dit-il, « car ils osent quitter le foyer en tenue occidentale régulière, et sans le voile ».

Son premier roman, publié en 2000, lui a fait perde son emploi au ministère et a provoqué le licenciement de sa femme de l’université d’Alger. Il a commencé à avoir du mal à renouveler son passeport. Il a également été la cible d’une campagne de propagande dans laquelle il a été décrit comme un ennemi de la nation arabe, de l’Islam et des traditions, à la solde des États-Unis, d’Israël et de leurs perversions. Ses deux filles, issues d’un premier mariage, vivent à Prague en République Tchèque. Il définit l’islam radical comme le « vrai problème de tous les pays arabes ». « Pendant environ une dizaine d’années après l’indépendance, les choses étaient normales en Algérie » explique-t-il. « Puis ils ont débuté un processus de nationalisme, d’islamisation, d’arabisation et ont progressivement abandonné le développement et la laïcité. C’est là que tous les problèmes ont commencé. »

Prôner la laïcité

« La laïcité n’a de sens que dans une démocratie » souligne Boualem Sansal. « Sous une quelconque dictature, elle n’a pas de sens ».

Pour lui, la Syrie est juste un autre exemple de gouvernance par diktat. Il appelle par ailleurs les puissances occidentales à intervenir en Syrie, mais aussi à lancer urgemment un mandat d’arrêt contre le président syrien, Bachar al-Assad et ses généraux. « Nous ne devrions pas avoir à attendre que le pays entier ait été massacré pour que quelqu’un agisse » déplore-t-il. « Entre temps, le peuple syrien ne devrait pas abandonner. Il doit continuer à lutter. S’il est vaincu aujourd’hui, 20 ans s’écouleront avant de savoir qui a été tué, qui a disparu et qui a été arrêté. » 

L'écrivain Boualem Sansa s'attaque directement à Bachar el-Assad, auteur de crimes contre la population syrienne / flickr ammar abd rabbo

Ne pas créer de « petits Irans »

Les premières heures du printemps arabe avaient gonflé l’écrivain d’optimisme. Un sentiment trop rapidement oublié, remplacé par un triste déjà-vu. Selon un dicton algérien, « plus ça change, plus c’est la même chose ». De quoi résumer l’état d’esprit de l’écrivain.

« Ils exigent le départ d’un dictateur pour le remplacer par un autre. Une révolution doit être contre les idées qui ont mené à la dictature, pas seulement contre un individu. Elle doit être basée sur des idéaux, que sont la liberté et le rationalisme. »

« En Algérie, les gens ont maintenant librement voté pour une dictature, qui sera pire que la précédente. Nous créons de nombreux « petits Irans », des petites théocraties ». Sa grande crainte pour les années à venir, c’est que ces jeunes nations forment « une nouvelle Ligue Arabe, fondée sur la religion. Ce serait très dangereux. »

Après avoir quitté Israël, Boualem Sansal a publié un article dans le Huffington Post intitulé « Je suis allé à Jérusalem… et j’en suis revenu enrichi et heureux ». S’adressant à ses « chers frères, chers amis, en Algérie, en Palestine, en Israël et ailleurs »Boualem Sansal écrit : « Je vais vous parler d’Israël et des israéliens, comme on peut les voir de nos propres yeux, sans intermédiaires, loin de toute doctrine… Le fait est que dans ce monde, il n’y a aucun autre pays, et aucun autre peuple qui leur soit semblable. De mon point de vue, c’est rassurant et fascinant car cela signifie que nous sommes tous uniques. On sait bien que l’unique est souvent agaçant, mais nous devons chérir cette qualité car une fois perdue, jamais elle ne sera rendue. »

Global Post / Adaptation Henri Lahera / JOL Press

Noter
4