Connexion

Entretien

Boba Lizdek : Sarajevo mon amour

1992-2012 : il y a vingt ans, la guerre faisait son retour au cœur de l'Europe et la Bosnie entamait quatre années en enfer. Le 5 avril 1992 débutait le siège de Sarajevo. JOL Press a souhaité interroger un témoin des horreurs de cette guerre sur les efforts entrepris, depuis, pour tourner la page. Née et vivant en Bosnie, Boba Lizdek est traductrice et spécialiste en communication. Entretien exclusif.

La capitale de Bosnie-Hérzegovine pendant le siège, en 1992.
 Boba Lizdek avait 20 ans, en 1992, lorsque les horreurs de la guerre ont frappé la Yougoslavie. L'une après l'autre, les républiques yougoslaves, jusqu’alors fédérées par le communisme « soft » du maréchal Tito, ont voulu se dégager de l'emprise de Belgrade et du cauchemar nationaliste du Serbe Slobodan Milosevic. La Bosnie-Herzégovine, à son tour, plonge dans la guerre, une guerre entre ses trois communautés ethniques et religieuses, les Bosniaques musulmans, les Serbes orthodoxes et les Croates catholiques. Après quatre ans d'horreur, les accords, signés en décembre 1995 à Dayton, permettent d'établir la paix. Vingt ans après, Boba Lizdek évoque la situation actuelle en Bosnie-Herzégovine, la reconstruction matérielle et psychologique d'un pays et d'un peuple. Elle raconte aussi ce qui lui a permis de survivre au conflit et de se reconstruire.

JOL Press : le film d’Angelina Jolie nous replonge vingt ans en arrière, au cœur du conflit en Bosnie et du siège de Sarajevo. Vous avez vécu cette guerre…

Boba Lizdek : J’étais à Sarajevo tout au long des quatre années de guerre. Malheureusement et heureusement. Je vivais à l’intérieur de la ville assiégée. Ce sont les moments les plus difficiles, les plus horribles et les plus merveilleux de mon existence. 

Vous viviez dans le centre de Sarajevo, dans la partie bosniaque, c’est-à-dire musulmane. Pourtant, vous êtes vous-même Serbe ?

Boba Lizdek : Oui, ma famille est d’origine serbe. Mon grand-père paternel était Serbe. Mais je viens d’une famille communiste et nous n’avons pas été élevés avec le sentiment d’appartenir à une communauté ethnique. Avant la déclaration d’indépendance et la guerre en Bosnie, j’étais Yougoslave, j'ai grandi sous Tito. C’est ainsi que j’ai été élevée.
Ma Yougoslavie est morte, aujourd’hui, je suis Bosnienne. La religion, l’appartenance ethnique relèvent de ma vie privée et ne sauraient définir mon identité. Par-delà les atrocités religieuses, je suis de Bosnie et d’Herzégovine. De la même manière, pendant la guerre : la zone dite bosniaque, le centre – en opposition aux faubourgs serbes, de l’autre côté du front -, était, avant tout ma ville, mon Sarajevo, le Sarajevo que j’avais toujours connu, où j’ai grandi.

Les Serbes sont souvent présentés comme les responsables et les coupables des plus terribles atrocités de ce conflit. Angelina Jolie reprend cette thèse, ce que lui reprochent des associations serbes de Bosnie. Vous partagez son point de vue ?

Vue depuis l'Hotel Holiday Inn, 1992

Boba Lizdek : La réalité est connue. Sarajevo a été assiégée pendant quatre ans par les forces serbes de Bosnie et bombardée comme peu de villes l’ont été. Ce sont des faits historiques.
Pourtant, dans la vie quotidienne, rien n'est tout blanc ou tout noir. On ne peut pas dire que tous les Serbes étaient les méchants, les bourreaux, et que tous les Bosniaques étaient les gentils, les victimes. De chaque côté, comme dans toutes les guerres, il y avait du bon et du mauvais, le meilleur comme le pire.
On a voulu, à l’époque, nous faire croire à une analyse manichéenne, tranchée et définitive. Certains essaient encore aujourd’hui, je n’y crois pas.

En 20 ans, les divisions se sont-elles estompées ? Sarajevo s’est-elle réunifiée ?

Boba Lizdek : Oui et non. La ville demeure divisée dans le sens où il reste des banlieues où prédominent les Serbes, les quartiers de Lukaviča et Sarajevo-Est, ce que l’on appelle le Sarajevo serbe. Progressivement, à partir de 1996, la liberté de circulation a été rétablie pour devenir, en fin de compte, totale. Certains Serbes, qui avaient dû s’enfuir, sont revenus dans le centre, ont récupéré leurs logements et puis certains les ont revendus pour s’installer entre eux, à l’Est justement. Tout en travaillant dans le centre-ville.
Aujourd’hui, on ne peut pas véritablement dire qui vit où. Sarajevo reste une ville multiethnique, avec des Bosniaques musulmans, des Serbes, des Croates, des juifs…

Et qu'en est-il de la Bosnie-Herzégovine ? Est-ce désormais un pays « uni et indivisible », comme on dit ?

Boba Lizdek : Non, pas du tout. Les problématiques ont assez peu changé. Nous connaissons de fortes polémiques, des batailles politiques entre les communautés ethniques sur la base desquelles a été reconstruit notre système politique. La Bosnie-Herzégovine est, au regard du droit international, un seul et même pays. Dans les faits, nous sommes coupés en deux : d’un côté, la fédération croato-musulmane et de l’autre la république serbe de Bosnie. Et, au sein du même pays, nous avons tout en double : deux systèmes éducatifs, deux compagnies d’électricité et d’eau, deux tout… Nous avons plus de 100 ministres, parce qu’il faut respecter la représentativité des communautés ethniques. Les différentes parties se parlent, tentent de collaborer, mais très souvent, dès qu’un désaccord survient, les vieux réflexes reprennent le dessus et ils rejouent la guerre. Ainsi, depuis les dernières élections et jusqu’à la semaine dernière, nous sommes restés quatorze mois sans gouvernement… Ils n’arrivaient pas à se mettre d’accord.

Pourtant, le personnel politique a changé. Les leaders politiques de la guerre, les Izetbegovic, côté bosniaque, ou Radovan Karadzic, côté serbe, ne sont plus…

Boba Lizdek : C’est vrai, le premier est mort et le second derrière les barreaux. Mais il reste des hommes politiques de la génération de la guerre. Nous avons des responsables politiques de bonne volonté, mais ils restent empêtrés dans l’héritage du conflit. Le dialogue n’est ni ouvert, ni sincère. Personne ne veut reconnaître son rôle dans le conflit. Les Serbes de Bosnie s’accrochent à leur république fantoche. Quant aux Croates, ils regardent ailleurs, vers la Croatie, et ne jouent pas la carte nationale de Bosnie-Herzégovine.

Pourtant, le temps passe vite. La jeune génération bosnienne n’a pas connu la guerre. Avec elle, tout devrait changer…

Boba Lizdek : Je place beaucoup d’espoirs dans une certaine jeunesse de mon pays. En particulier ceux qui, si nombreux, ont grandi en exil. Les jeunes de la diaspora bosnienne ont reçu une excellente éducation ; s’ils veulent rentrer, ils pourront changer ce pays, pour le meilleur. Mais certains essaient encore de les en dissuader, de peur de perdre la rente de situation qu’ils tirent du désordre relatif.
En revanche, pour ceux qui sont restés en Bosnie, c’est plus compliqué. L’héritage de la guerre se transmet de génération en génération. Je l’ai vécu moi-même : ma mère a combattu contre les Allemands dans la Première Brigade du Prolétariat, dirigée par Koca Popovic, qui avait fait ses études à la Sorbonne à Paris.

Vous voulez dire que la haine demeure et pourrait s'exprimer de nouveau ?

Boba Lizdek : La haine demeure, entretenue par la transmission de la mémoire. En tant que pays, nous repoussons, en permanence, une échéance inéluctable, la tâche la plus difficile qu’il nous reste à mener, notre examen de conscience collectif. Nous devons nous confronter à notre ennemi intime, confronter nos erreurs et notre culpabilité, accepter la vérité et la réconciliation.
Par exemple, le président de Serbie, Boris Tadic, s’est rendu à deux reprises à Srebreniča et il s’est excusé pour le massacre de milliers de Bosniaques dans ce camp de concentration. Les Serbes de Bosnie sont restés silencieux. Nous devons déverrouiller nos mémoires, confronter la réalité historique pour nous tourner vers le futur.

C’est un examen de conscience que la Bosnie doit faire seule ?

Boba Lizdek : Beaucoup, parmi nous, doivent se purifier, se libérer… Certes, j’adorerais que la communauté internationale puisse nous y aider. Mais elle ne peut le faire que si nous lui demandons de l’aide. Et puis comment pourrait-elle faire preuve de la neutralité et de l’objectivité nécessaires ?

La relative passivité de la communauté internationale pendant le conflit reste-t-elle présente dans les esprits ?

Boba Lizdek : Les forces étrangères étaient censées être impartiales pendant la guerre, mais la neutralité est une posture difficile à tenir. Certaines nationalités avaient mauvaise réputation : les Français, par exemple, longtemps accusés d’être, pour des raisons historiques, proserbes. J’ai travaillé pour l’ONU pendant la guerre. Je sais tous les efforts qui ont été mis en œuvre, par tous.
Si la communauté a tardé à intervenir, c’est parce que les parties prenantes au conflit passaient leur temps à négocier, à Genève notamment. Pendant les négociations, les horreurs continuaient. Et puis l’idée d’une force de maintien de la paix - les Casques bleus de l'ONU - était totalement illusoire. Sur le terrain, ceux-ci étaient, pour l’essentiel, impuissants. Il a fallu attendre que les États-Unis se saisissent de la question et imposent les accords de Dayton.

Et après la guerre ?

Boba Lizdek : Après la guerre, la communauté internationale a largement contribué à la reconstruction du pays. Aujourd’hui, Sarajevo a été reconstruite. S’il reste, ici et là, des traces du conflit, c’est volontaire : pour ne pas complètement oublier ou pour que les étrangers puissent aussi venir voir ce qu’a pu être ce conflit en plein cœur de l’Europe. Mais, dans son ensemble, Sarajevo ressemble à une ville européenne ordinaire, avec de nouveaux bâtiments modernes. En surface, tout est joli…

Sarajevo, cette ville si vibrante, jadis à l’avant-garde culturelle et politique de la Yougoslavie, a-t-elle perdu son âme ?

Boba Lizdek : Sarajevo s’est endormie et ne s’est pas encore réveillée. Heureusement, nous avons le festival du cinéma de Sarajevo et une industrie cinématographique assez innovante. Nous avons aussi quelques bons auteurs qui ont fait leur carrière à l’étranger et reviennent.
Nous avons un énorme potentiel artistique, nourri par notre histoire mouvementée à un carrefour entre les civilisations. Nous sommes un peuple de gens doués et nous n’en profitons pas autrement qu’individuellement. Comme si nous refusions désormais d’appartenir à une communauté, à une nation. Est-ce une séquelle de plus de la guerre ou suivons-nous simplement en cela les tendances à l’individualisme, au mercantilisme que nous observons partout dans le monde ? Peut-être aussi avons-nous besoin d’une pause, le temps de refaire nos forces…

Vous, personnellement, comment avez-vous surmonté ce conflit ?

Boba Lizdek : J’ai fait ce que nous n’avons pas su faire collectivement. Un « nettoyage » psychologique et mental, une thérapie individuelle. Je suis très heureuse de l’avoir fait. J’ai pu dépasser cet épisode de ma vie, je suis libre.

Vous avez réussi à tourner la page de la guerre…

Boba Lizdek : Oui. Vous savez, pour traverser une guerre, vous pouvez être brave, avoir de l’argent, combattre, mais vous ne vous en sortirez qu’à une condition… si vous avez de la chance. J’ai eu de la chance. Tout au long de cette guerre, j’ai eu de la chance.
Un jour, lors d’un dîner chez l’ambassadeur de France, je me suis retrouvée à raconter mon histoire au réalisateur américain Michael Cimino. Notre conversation sur ce sujet est devenue très vivante et passionnée. Il m’a interrompue et m’a dit : « Vous étiez amoureuse pendant la guerre ? » Il avait raison, j’ai sans doute survécu à cette guerre parce que j’étais amoureuse. J’avais cette chance d’être amoureuse. L’amour est plus fort que la guerre.

Propos recueillis par Franck Guillory pour JOL Press

Sarajevo reconstruit, en 2012 (yogagaya/cc)

Noter
5