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Entretien avec Matthew Sinclar

«Une taxe Tobin en France profiterait à la City de Londres»

Tobin or not Tobin ? C'est la question qu'a relancé Nicolas Sarkozy, vendredi 6 janvier, en déclarant son intention de voir l'Union européenne adopter le plus rapidement possible, en 2012, une taxe sur les transactions financières et en indiquant que, si nécessaire, la France ferait, en la matière, cavalier seul. « No », a répondu, deux jours, plus tard, le Premier ministre britannique David Cameron. Pourquoi cette opposition des Britanniques ? Nous avons interrogé un expert des questions fiscales outre-Manche, Matthew Sinclair, directeur de la Taxpayers' Alliance. Entretien.

Contre vents et marées, le gouvernement britannique entend protéger la Citybourse de Londres, et ses activités financières dont dépend, pour une part toujours croissante, l'avenir économique du pays. Pourtant, c'est à tort que l'on croit souvent qu'outre-Manche les activités financières, totalement dérégulées, bénéficient d'un régime fiscal particulièrement favorable. Depuis deux siècles, une taxe sur les transactions financières, la Stamp Duty Reserve Tax, est en vigueur, alors même que la France, par exemple, a abandonné un dispositif assez similaire en 2008. Dans ces conditions, pourquoi, côté British, une telle opposition à la taxe Tobin, qui ne serait, après tout, qu'une micro-taxe aux taux marginaux ?

Matthew Sinclair est le directeur de Taxpayers' Alliance - Alliance des contribuables, en anglais -, un think tank britannique militant, indépendamment de tout parti politique, en faveur d'un meilleur contrôle de la maitrise fiscale et d'une meilleure allocation des ressources dégagées. Ancien élève de la London School of Economics, Matthew est économiste, spécialiste de l'histoire économique. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur les politiques fiscales et intervient régulièrement, dans la presse et à la télévision, comme porte-parole de la Taxpayers' Alliance. Il répond à nos questions. 

JOL Press : Soutenez-vous la position de David Cameron selon laquelle une taxe sur les transactions financières est une mauvaise idée, dès lors qu’elle n’est pas instaurée à l’échelle mondiale ?

Matthew Sinclair, directeur de la Taxpayers’ Alliance (Londres) : Oui, mais j’irais, sans états d’âme, plus loin, beaucoup plus loin : la taxation des transactions financières, qu’on l’appelle taxe Tobin ou autrement, est, tout simplement, une mauvaise idée. Point.
L’important en matière de taxation n’est pas de savoir qui est soumis formellement à l’impôt. Mais, plutôt, qui est l’ultime payeur. Là, ce ne seraient pas les établissements financiers.

Les épargnants régleraient la facture d'une taxe sur les transactions financières

JOL Press : Vous voulez dire qu’ils répercuteraient le coût de cette nouvelle taxe ? Sur qui ?

Matthew Sinclair : Absolument, automatiquement. Le Fonds monétaire international a étudié en détail les effets de la mise en œuvre d’une taxe Tobin. Dans le cadre d’une taxe visant les établissements financiers, ce seraient d’abord les épargnants qui règleraient la facture. L’impact initial porterait sur l’épargne accumulée par les petits épargnants en vue de leurs retraites puisque les banques augmenteraient le coût de leurs frais et diminueraient les taux de rémunération des comptes.
Ensuite, par effet « boule de neige », les travailleurs actifs seraient affectés. Le coût du capital pour les entreprises augmenterait. Les investissements diminueraient. La productivité s’en trouverait affectée. Avec un risque fort de ralentissement de l’activité économique.

La Stamp Duty est une « toute petite taxe, très nocive »  

JOL Press : Pourtant, il existe déjà une taxe sur les transactions financières au Royaume-Uni, un droit de timbre sur l’achat d’actions, la Stamp Duty Reserve Tax...

Matthew Sinclair : La Stamp Duty Reserve Tax est bien une taxe sur les transactions financières. C’est une toute petite taxe, qui prévoit de nombreuses exceptions. Mais, c’est une taxe, très mauvaise, très nocive. Non seulement, elle ne saurait justifier l’adoption d’une taxe Tobin mais elle devrait, elle-même, être abolie.
Elle rapporte 4 milliards de livres par an (environ 5 milliards d’euros). Selon nos études, sa suppression entraînerait une hausse des valeurs cotées au FTSE – les principales valeurs de la place de Londres – de l’ordre de 150 milliards de livres (environ 185 milliards d’euros).
De plus, les coûts financiers qui augmentent avec le droit de timbre contribuent à dévaluer la valeur des actions sur la place de Londres. La raison : il est plus coûteux, que cela ne pourrait l’être, de faire certaines transactions à la City. Sans cette taxe, le coût des transactions financières diminuerait, sans doute, de 7 à 8,5%, et réaliser des transactions financières à la City bien plus rentable.

Les risques d'une délocalisation des transactions financières

JOL Press : Vous avez déclaré que l’adoption d’une taxe de type Tobin au Royaume-Uni « détruirait Londres sans rendre le monde meilleur ». Vous pensez réellement que les effets sur la City seraient calamiteux ?

Matthew Sinclair : Oui, je le pense. De tels scénarios se sont déjà produits, lors de précédentes expériences d'introduction de nouvelles taxes sur les transactions financières. En Suède notamment, dans les années 80, une calamité.
Taxer des biens immobiliers, oui, le danger est moindre. Ils ne risquent pas d’être délocalisés. Si vous taxez les transactions financières, les plus mobiles de toutes les transactions, vous prenez le risque indéniable, quasi certain, de voir cette transaction délocalisée. Les transactions financières peuvent être déplacées, ont été déplacées, sont déplacées… et seront déplacées.

JOL Press : La City ne dispose-t-elle pas de quelques arguments pour survivre à une micro-taxe ?

Matthew Sinclair : Comparativement, certes, la City et Londres disposent effectivement de nombreux atouts, une structure et une tradition, une législation, une fiscalité relative favorable, une position géographique centrale avec un fuseau horaire facilitant l’activité… de sorte que celle-ci résisterait sans doute mieux qu’ailleurs. Sur des places boursières plus marginales, à travers le continent, les effets seraient sûrement encore plus néfastes.
Si le Royaume-Uni, dans le cadre de l’Union européenne ou dans tout cadre qui ne serait pas authentiquement global, adoptait une taxe supplémentaire sur les transactions financières, la City perdrait une partie de son activité. Reste à savoir, bien évidemment, la quantité de perte.
Les salles de marchés sont mobiles !

Personne à Londres n'empêchera la France d'adopter une taxe Tobin

JOL Press : Le président de la République française, Nicolas Sarkozy, s’est déclaré favorable à l’instauration d’une taxe Tobin sur la plus large échelle possible, et prêt, si nécessaire, pour « montrer l'exemple »,  à ce que la France l’adopte unilatéralement, et sans attendre. Quelle est votre opinion sur cette initiative ?

Matthew Sinclair : A la City, un bon mot circule depuis longtemps. Nous devrions ériger une statue à tous ceux qui, au fil du temps, ont contribué à l’affaiblissement de Wall Street, dont Londres a considérablement profité.
S’il y a une taxe Tobin en France, cela profitera aussi à la City et tout me laisse à penser que nous pourrons dresser, sans attendre, une statue au président Nicolas Sarkozy. Si la France seule veut adopter la taxe Tobin, qu’elle le fasse, personne ici ne viendra l’en empêcher. Nous avons encore de la place pour accueillir toute l’activité qui choisira de quitter Paris, tout en souhaitant ne pas trop s’éloigner...
Plus sérieusement, sur l’idée d’une taxe au niveau européen, incluant le Royaume-Uni. L'ancien Premier ministre Gordon Brown s’y était déclaré plutôt favorable, le gouvernement de David Cameron est sceptique. Le risque principal serait que cela affecte la compétitivité de l’économie britannique. C’est important et ce n’est probablement pas le moment. 

Propos recueillis par Franck Guillory pour JOL Press

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