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RÉGULATION

Est-ce raisonnable de conserver des banques «too big to fail»?

Depuis 2007-2008, et le déclenchement de la crise, le débat autour de la taille des banques ne cesse d’agiter la sphère économique. Et pour cause. Du fait de leur taille, certaines banques peuvent se permettre de prendre des risques susceptibles de mettre en danger la stabilité financière mondiale tout en sachant que l’Etat interviendra si elles connaissent des difficultés trop importantes. In fine, on en arrive à une configuration absurde : pile la banque gagne, face c’est l’Etat qui perd.

Une réforme en profondeur du système n'est plus réellement envisageable - Photo : pat merino/Flickr/cc

 

Au plus fort de la crise, alors que tous les projecteurs étaient braqués sur les banques, la question de leur taille était particulièrement présente. Depuis, si elle continue d’être discutée, aucune mesure concrète ne se profile, si ce n’est le timide projet de séparation des banques de dépôt et d’investissement.

Des banques aussi grosses que des Etats…

Un bref regard sur la taille des bilans des banques est suffisant pour comprendre pourquoi le problème se pose. De nombreuses banques sont tout simplement plus grosses que les Etats…

Dans une analyse consacrée au sujet, le quotidien économique Les Echos soulignait par exemple que le total de bilan de BNP Paribas équivalait à 100 % du PIB français. Les trois premières banques françaises présentent même un total de bilan égal à 2,5 fois le PIB français.

Dans certains pays, la situation est encore plus manifeste : pour UBS, c’est presque 4 fois le PIB suisse ; pour Crédit Suisse, 2,2 fois. Sans parler, bien sûr, des pays au système bancaire hypertrophié comme Chypre, Malte ou le Luxembourg.

Une banque trop grande pour faire faillite est déjà trop grande par nature

Au tout début de la crise, n’ayant pas anticipé la violence de la tempête à venir, les Etats ont cru qu'ils allaient pouvoir s'en sortir en permettant aux grandes banques d’aider les plus petites au bord de la faillite. C’est en effet ce qui s’est produit dans un premier temps. Les plus grands établissements ont pris le contrôle des banques au bord du gouffre. L’avantage d’avoir des banques géantes paraissait clair : elles pouvaient sauver les plus petites.

Le problème vient du fait qu’en vertu de la faible régulation du secteur, les plus grandes banques peuvent parfaitement se retrouver en difficulté, le niveau de fonds propres qu’elles doivent détenir n’étant pas suffisant pour les protéger. Et une fois qu’elles aussi connaissent des difficultés, seul l’Etat peut les sauver. Si l’Etat laisse tomber une banque "too big to fail", inévitablement, la finance mondiale est touchée.

Cela a également attesté des limites du libéralisme et de la main invisible des marchés. Sans régulation, le système ne fonctionne pas. Il serait faux de penser que les banques sont des entreprises comme les autres. C’est justement ce qui a fait dire à l’ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mervyn King : "Les banques qui sont trop importantes pour faire faillite sont trop importantes pour exister"

Un système profondément injuste

Le fait que le contribuable doive payer pour venir en aide à des établissements qui n’ont pas forcément été irréprochables, mais qui ne peuvent être abandonnés du fait de leur taille, n’est pas la seule injustice.

Un autre problème évident est celui de l’aléa moral. Les banques trop grandes pour faire faillite (ou plutôt trop grandes pour que l’Etat les laisse tomber) peuvent être tentées de prendre plus de risques dans la mesure où elles savent que l’Etat est derrière pour les protéger. Ce dernier joue le rôle de prêteur en dernier ressort et leur apporte l’assurance qu’il interviendra en cas de difficultés trop importantes.

Vient ensuite la distorsion que cela occasionne sur les marchés. Du fait de leur taille et de la couverture de l’Etat, les banques "too big to fail" bénéficient de conditions de financement plus favorables sur les marchés que les banques plus petites.

Plusieurs solutions théoriquement possibles

La première solution, la plus évidente, consisterait à démanteler les banques, à les contraindre à "s’éclater" en structures plus petites. Mais plusieurs problèmes se poseraient alors. Tout d’abord, si leur taille n’est pas suffisante, les banques risquent d’être emportées plus facilement en cas de crise. Certes, la disparition de chacune d’entre elle serait moins dramatique, mais elles seraient plus nombreuses à faire faillite. L’autre problème vient du fait que pour répondre aux besoins de entreprises clientes de grande taille, les banques doivent nécessairement être grandes également. Le démantèlement des banques est la solution notamment préconisée par le très influent économiste américain, et prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz.

La deuxième solution consiste à s’engager beaucoup plus fermement dans la régulation du secteur bancaire. Cela pourrait passer par la séparation stricte des activités de dépôt des activités de marché, et, bien sûr, par l’obligation pour les banques d’avoir un ratio de fonds propres leur permettant de faire face à toutes les éventualités. Sur ce dernier point, les règles dites de "Bâle III" sont très loin d’être suffisantes.

Des solutions qui se heurtent à un nouveau contexte

Il faut bien comprendre que le contexte actuel est très différent de ce qu’il pouvait être entre 2008 et 2010. Au plus fort de la crise, alors que la responsabilité de certaines banques étaient avérée, et que nombre d’entre elles avaient besoin de l’argent de l’Etat pour survivre, il était possible réguler le système. Le pouvoir de négociation des banques était quasi nul, les Etats auraient pu (et dû) imposer une réforme de fond.

Cela n’a pas été fait, et désormais, une réforme en profondeur n'est plus réellement envisageable. Les banques ont renoué avec les bénfices, et ne sont plus prêtes à faire des concessions. Si l'Europe est en avance sur les Etats-Unis, les régulations sont largement insuffisantes. En France, ce n’est pas le timide projet de séparation bancaire qui risque de changer quoi que ce soit.

En s’agrandissant, les banques accroissent leur rentabilité, mais aussi leur pouvoir sur les autres acteurs de l’économie.

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