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POLITIQUE CLIMATIQUE

Transition énergétique: l’urgence d’une ambition européenne commune

Les questions énergétiques sont inscrites à l’agenda du Conseil européen du 22 mai, ce qui est important à l’heure où les stratégies nationales donnent le sentiment de primer sur la vision européenne. Or la transition énergétique européenne ne peut résulter de l’addition de 27 politiques nationales construites en fonction des intérêts propres à chacun ; le succès de tel ou tel Etat membre obtenu sur le dos de ses voisins ne peut être durable, car les interactions font que toute approche unilatérale de court-terme est pénalisante pour tous !

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Salle principale du Conseil européen

C’est donc bien l’Europe unie qui doit, très vite, tracer une stratégie industrielle, cohérente et ambitieuse, face à ses grands compétiteurs. Plutôt que de dresser le nième bilan théorique d’un marché intérieur qui ne fonctionne que très partiellement, l’Europe doit avoir le courage de porter une triple ambition pour orienter sa transition énergétique : climatique, sociale, territoriale.

Un prix pour le carbone

Après la signature des accords de Kyoto visant à la réduction mondiale des émissions de gaz à effet de serre, l’Europe s’engagea de façon volontariste face au changement climatique par la création d’un système d’échange de quotas de CO2, dispositif pionnier de tarification du carbone, puis par l’adoption de l’objectif des 3x20 pour 2020. Ce volontarisme fut perçu par tous comme positif.

Aujourd’hui, la tentation est grande de revenir sur ces engagements en cédant aux sirènes de court terme : la baisse du coût de l’énergie consécutive à la révolution du gaz de schiste aux Etats-Unis et la compétitivité qu’elle insuffle Outre-Atlantique à certains secteurs utilisant le gaz comme matière première. Abandonner au nom du court terme notre ambition climatique serait une erreur majeure. Nos politiques doivent avoir le courage d’assumer le choix d’une transition basée sur une transparence des prix et le renchérissement programmé des énergies fossiles via le prix du carbone.

Les prix "politiques" de l’énergie, via des tarifs administrés envoient des signaux biaisés au consommateur et ne permettent pas de financer les investissements d’avenir. Ils n’intègrent pas la valeur du climat. En la matière, le conseil européen doit donner un signal politique fort sur le redressement du marché européen du carbone en cours de délitement et sur la relance de la révision de la directive sur l'énergie, qui préconise le rattrapage de la fiscalité de l’essence sur le gazole et la généralisation d'une assiette carbone.

Un accompagnement social solidaire

L’ambition sur la vérité des prix doit être couplée à un "bouclier social énergétique". Qu’il y ait eu, l’hiver dernier, près de 80 millions d’européens en difficulté de se chauffer ou de profiter d’un minimum d’énergie pour vivre est tout simplement intolérable. Tous les investissements liés à la transition, en Allemagne comme ailleurs, doivent être envisagés à cette aune. Si le Conseil européen du 22 mai prochain arrivait à dégager un consensus sur ce point, ne serait-ce que par la définition d’un seuil de pauvreté énergétique commun, ce serait un signal de cette "solidarité qui unit", pour reprendre  la formule de Jacques Delors.

Une plus grande territorialisation des politiques énergétiques

L’Europe doit enfin accompagner la transition par une territorialisation des politiques énergétiques qui facilite l'émergence de réseaux multipolaires et interactifs, jouant de la pluralité des sources de production. Les territoires et régions d’Europe contiennent un immense potentiel d’innovation technique, organisationnelle, institutionnelle et financière, et constituent un atout essentiel pour la sortie de crise.

Il faut encourager et rassembler ces initiatives et concevoir à cette aune des efforts de R&D communs, sur le stockage de l’énergie ou sur les réseaux intelligents par exemple, qui permettront de valoriser la complémentarité entre les territoires européens. Loin de certaines utopies, l’Europe de demain ne sera pas celle de l’autarcie territoriale et du repli sur soi, mais celle des complémentarités énergétiques interconnectées et des disséminations des "best practices".

Pour constituer une nouvelle source de croissance, la politique climatique européenne doit enfin être comprise et soutenue par les acteurs de terrain. Le citoyen européen se perd dans les textes complexes issus des institutions communes. A quoi sert de faire de la prospective à 2050 quand le citoyen européen est incapable de citer une seule action concrète décidée à Bruxelles qui le touchera rapidement ? Ce qu’on attend du prochain Conseil européen, c’est aussi que nos politiques affirment avec vigueur la nécessité de simplifier un dispositif technocratique devenu trop complexe afin de le rendre compréhensible et attractif pour le citoyen.

Cette tribune a été écrite conjointement par :

Jean-Marie Chevalier, professeur à l’Université Paris-Dauphine

Christian De Perthuis, professeur à l’Université Paris-Dauphine, Chaire Economie du Climat 

Michel Derdevet, Maître de Conférences à l’IEP de Paris, Professeur au Collège d’Europe de Bruges

Ces trois experts sont co-auteurs de "L'avenir énergétique : cartes sur table"

 

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