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CORRESPONDANCE

Lettre d’un soldat israélien au gagnant de l’émission «Arab Idol»

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Photo :DR / Israeli Aid Force

Cher Mohammad Assaf, tu te demandes peut-être pourquoi, un jeune Israélien comme moi, t’écrit à toi, le gagnant d’"Arab Idol", qui est de Gaza.

Tu penses sans doute que nous sommes très différents. Tu as raison. Nous avons grandi, toi à Gaza et moi à Jérusalem, à une heure de route l’un de l’autre, mais des années lumières nous séparent. Aux carrefours de la vie, nous avons chacun emprunté des chemins différents. À 20 ans tu chantais aux mariages, alors que moi je faisais mon service militaire. Mais malgré tout, nous avons beaucoup de points communs : nous sommes jeunes, nous avons vu couler beaucoup trop de sang et tous les deux, nous nous sentons chez nous sur ce bout de terre. 

Tu es le jeune Palestinien le plus aimé du moment. Quand tu as chanté à la finale d’Arab Idol, Arabes et non-Arabes, partout dans le monde, sont tombés sous ton charme. 

J’ai voulu t’écrire, parce qu’au delà de ton charme, pour les gens de Ramallah et de Khan-Yunis, tu représentes l’espoir – une denrée rare par les temps qui courent pour tous ceux qui habitent entre le Jourdain et la Méditerranée. 

J’ai voulu t’écrire parce que quand les gens te regardent, ils ne voient pas seulement un beau gosse qui chante bien, mais quelqu’un qui symbolise de nouvelles possibilités et qui donne envie de croire à un avenir différent de la réalité qui nous enferme. 

Tu te dis sûrement : "Mais qu’est-ce je peux faire"

Tu as toutes les raisons du monde d’être pessimiste. Le secrétaire d’Etat américain John Kerry a beau essayer de ramener les Israéliens et les Palestiniens à la table des négociations. Mais toi et moi, nous savons très bien que chez nous, la plupart des gens, n’y croient plus vraiment. On ne peut pas leur en vouloir, après tout ce temps et tous ces dirigeants qui nous ont déçus par leur incapacité à prendre des décisions courageuses et à faire un pas vers la réconciliation. 

Mais, justement, ta voix pourrait être plus claire et plus forte que celles des dirigeants. Nombreuses sont les initiatives non conventionnelles qui ont changé le cours de l’histoire. Tu as touché le cœur et l’âme de plus de 160 millions de personnes. Un grand nombre d’Israéliens n’ont pas le profile de tes fans, néanmoins, nous ne sommes pas pour autant si différents. Quand la musique est prenante, on n’y reste pas insensible. Avec ta belle voix, tu peux transmettre ce qu’aucun politicien ne pourra. 

Tu te dis sûrement : "Ces gens-là ne veulent pas de paix avec nous". C’est vrai que les Israéliens ont du mal à croire à une éventuelle résolution du conflit, non pas parce qu’ils sont contre, mais plutôt parce qu’un ancien premier ministre nous a dit que nous n’avions pas de partenaire pour cette paix. Vraie ou fausse, cette phrase, la plupart d’entre nous l’a encore à l’esprit aujourd’hui. Mais à vrai dire, même les plus pessimistes espèrent avoir tort en leur for intérieur. 

Dans la Bible, il est dit qu’"un bon voisin vaut mieux qu’un lointain ami". Le monde entier a beau t’aimer et compatir avec toi, mais c’est à nous que tu as affaire, et vice versa. S’il te plaît, adresse-toi aussi à nous ! Sois aussi notre "nouvelle star". 

Tu as 23 ans, moi j’en aurais bientôt 25. Nous sommes jeunes, mais nous ne sommes plus des enfants.

Quand j’avais 15 ans, j’ai lu dans un livre américain que "le signe d’immaturité chez un homme c’est de vouloir mourir pour une noble cause, alors que la maturité c’est de vouloir vivre en toute humilit". Aujourd’hui, cette phrase me parle enfin, au-delà d’une belle citation de l’auteur d’un roman. J’ai été soldat ; je sais ce que veut dire d’être prêt à mourir pour une cause. Or, je préfère vivre à tes côtés, sur ce bout de terre, plutôt que de donner ma vie pour que d’autres personnes puisse continuer à y vivre sans la partager. 

Regarde-moi, parce que tu n’as pas le choix. Moi aussi je suis dans le même cas que toi. Nous sommes tous les deux coincés ici, sans pouvoir aller nulle part ailleurs. Ce n’est pas obligatoirement une mauvaise chose.

Tu as une belle voix. Toute la jeunesse palestinienne et arabe t’écoute - et nous aussi. Tu peux chanter une nouvelle histoire, qui ne dira pas "nous n’avons pas de partenaire pour la paix". Ce sera une chanson, qui honore – sinon l’amour – la vie. J’écrirais bien la chanson, si tu la chantais.

Mabrouk, ou comme on dit en hébreux mazal tov (félicitations).

 

* Natan Odenheimer est un étudiant de deuxième année à l’Univsersité Brandeis. Il est également le correspondant du magazine israélienEducational Echos aux Etats-Unis et écrit occasionnellement pour les journaux Ha’aretz, The Forward, The Times of Israel, Ynet et Eretz Acheret. En ce moment, il participe au programme New Story Leadership tout en effectuant un stage au sein du groupe de travail American Task Force on Palestine. Vous pouvez le suivre sur Twitter @odinatan. Article écrit pourCommon Ground News Service (CGNews).

 

Source: Service de Presse de Common Ground (CGNews), 5 juillet 2013.

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