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TÉLÉVISION

Allô?? T’es une chaîne et t’as pas de contenu?!

« Le médecin de Koh Lanta s’est suicidé ». Un communiqué laconique pour une affaire qui risque de faire long feu, une information judiciaire pour homicide involontaire ayant été ouverte en début de semaine au parquet de Créteil. Deux personnes sont décédées : Gérald Babin candidat mort d’une crise cardiaque en pleine épreuve puis le suicide du médecin de l’émission, Thierry Costa. Au-delà du drame humain c’est le principe même des émissions de téléréalité qui commence à poser question. Depuis quelques années, leur fondement ainsi que leur succès reposent sur la cruauté du rire et non sur la joie. Sur la lapidation médiatique et non sur le consensus, raison d’être des chaînes généralistes.

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Avec l’arrivée de la télévision connectée les grandes chaînes voient leur audience se fragmenter et s’étioler. Face à cela, une seule réponse : la marque. Photo : bennthewolfe / Flickr

Le corollaire de ce rire, l’audience et le buzz, fait que les dommages collatéraux suscités par ces émissions - dépressions des candidats, plongée dans le désespoir et la toxicomanie - n’ont été jusqu’alors jamais remis en question. Nabila, star de la bêtise, "Allô, t’es une fille t’as pas de shampoing, mais c’est comme si t’es une fille et t’as pas de cheveux", est-elle la nouvelle Loana ?

Après 22 suicides dans les divers Koh Lanta européens, ces "missions" ne cessent de produire drames personnels, vies brisées et entourages meurtris. Cela fait de l’audience, surfe sur la quête collective de boucs émissaires mais est en réalité contra-cyclique à une époque où la tendance est à la recherche de sens, de respect, de courtoisie (semaine de la courtoisie), de délicatesse (succès du film éponyme).

Le devenir de la téléréalité interroge d’un point de vue plus "industriel"

Certes,  le CSA s’est emparé de la question envisageant la mise en place d’une interdiction de diffusion des émissions de téléréalité avant 22h, mais chacun pourra revoir les émissions à loisir en replay.

Que se passera-t-il, en revanche, si ce ne sont plus les "héros" de ces shows qui sont stigmatisés mais les émissions elles-mêmes ?

Et si comme l’écrivait le Point le 31 mars dernier, "ce drame sonnait le glas d’une certaine téléréalité en France" ?

Il pose à coup sûr la question du positionnement stratégique des chaînes généralistes dans un contexte de délinéarisation des contenus. Avec l’arrivée de la télévision connectée les grandes chaînes voient leur audience se fragmenter et s’étioler. Face à cela, une seule réponse : la marque. Une marque forte, identifiable, fédératrice et susceptible de réunir une communauté stable autour de son nom.

TF1 est-elle une marque ? M6 est-elle une marque ?

La révolution numérique n’est pas l’âge d’or de la télévision mais bien celle du contenu. Lorsque nous regardons "Docteur House" ou "Person of interest" en replay, ce n’est pas TF1 que nous regardons mais des fictions américaines. Et ce sont les titres de ces fictions que nous irons chercher demain sur Google, pas TF1 ni M6. En revanche, quand nous regardons Koh Lanta, Top Chef, Tous ensemble ou D&Co, c’est bien TF1 et M6 que nous savons regarder. Ces chaînes ont fait de la téléréalité l’incarnation quasi exclusive de leur marque. Stratégie simple, peu onéreuse, à l’audience garantie.

Cela suffira-t-il à  garantir une pérennité de leur marque suffisante pour drainer de l’audience à long terme ? Se sont-elles posées la question de son devenir et de sa consolidation dans un monde où le contenu est consommable via tout type de support ?

A observer ce qui vient de se passer et la façon dont TF1 a verrouillé les commentaires sur twitter et facebook, laissant libre cours à toute autre forme de commentaires sur d’autres réseaux, il semble que non. Or, la seule téléréalité, même si elle est facile à produire, et surtout parce qu’elle l’est, est faible en incarnation et ne sauvera pas ces chaines du délitement de leur identité.

Il est urgent que les chaînes "historiques" travaillent leur identité en tenant compte non du buzz d’aujourd’hui mais des communautés qu’elles agrègeront demain et cela afin de consolider la valeur de leur marque, faute de quoi elles deviendront un sous produit de Google, sous-produit ectoplasmique d’une marque-média mondiale.

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