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NOUVELLE CRISE AFRICAINE

Le Burkina Faso restera-t-il un îlot de stabilité en Afrique de l'Ouest?

Entretien avec Philippe Hugon, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques, en charge de l’Afrique.

Blaise Compaoré a quitté le pouvoir et a fui le Burkina Faso pour la Côte d'Ivoire. Depuis 27 ans, ce président controversé avait néanmoins donné à son pays une forme de stabilité et une croissance économique salutaire. La communauté internationale pouvait alors compter sur ce pays pour donner l'exemple dans la région. En sera-t-il autant avec le prochain président ? Doit-on s'attendre à une crise profonde au Burkina Faso ?

La place des Nations Unies, en plein coeur de Ouagadougou. Photo : Helge Fahrnberger/Wikimedia Commons / cc

Bien que contesté, Blaise Compaoré n’a-t-il pas été gage de stabilité pour le Burkina Faso ?
 

Philippe Hugon : Il est certain que Blaise Compaoré a été, surtout durant les dernières années de son mandat, un gage de stabilité au Burkina Faso, un pays relativement sécurisé dans un environnement régional de plus en plus instable.

Il est évident qu’il a, dans un pays des plus pauvres du monde, favorisé un cadre permettant un équilibre budgétaire et une croissance économique significative. Le Burkina Faso était considéré comme un bon élève par les organisations internationales.

C’est vrai que dans l’absolu, le niveau de pauvreté du Burkina Faso est l’un des plus élevé du monde mais on ne peut pas nier un certain nombre de progrès, étant entendu que l’économie a été relevée par les ressources du pays, qu’il s’agisse de l’or ou du coton.

Ceci étant, et en ce qui concerne l’aspect politique, Blaise Compaoré a été, à l’exemple de Khadafi, une personnalité qui a souvent alimenté les conflits pour ensuite apparaître comme un médiateur dans ces mêmes conflits.

Parmi les éléments discutables de la carrière de Compaoré, le lien qu’il a entretenu avec Charles Taylor au Sierra Leone et au Liberia dans le trafic de diamants et dans les conflits survenus dans cette région. Il a également été présent en Côte d’Ivoire, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle il se trouve à Yamoussoukro. Il a été à l’origine des mouvements qui ont permis, in fine, à Alassane Ouattara de prendre le pouvoir contre Laurent Gbagbo.

Pensez-vous que le Burkina Faso soit un terrain propice pour une crise profonde ?
 

Philippe Hugon : Malgré une extrême pauvreté, je pense que le Burkina Faso fait montre d’une assez grande maturité politique historique. Plusieurs exemples le montre, à commencer par les leaders porteurs de projet, notamment Thomas Sankara, une véritable icône pour les jeunes, ou encore le rôle que jouent les pouvoirs traditionnels du royaume Mossi, je pense au Mogho Naba, qui continue d’être une autorité incontournable, par le fait que malgré un régime semi-autoritaire, un jeu relativement démocratique était en place et par une société civile extrêmement organisée.

On ne peut également que voir le poids des jeunes dans la rue, manifestant sur la place de la Nation devenue désormais place de la Révolution en souvenir de Sankara. Nous sommes dans un pays ou une solution sera sans doute trouvée. Reste seulement à définir les aspects de cette solution. Une personnalité de l’opposition sera-t-elle suffisamment forte, légitimée par la rue, acceptée par les partis - il y en a 74 - et qui ne soit pas un proche de Compaoré ? L’armée, très divisée elle-même, gardera-t-elle longtemps son pouvoir ? Quels délais pour les prochaines élections ?

Quels sont les intérêts occidentaux au Burkina Faso ?
 

Philippe Hugon : Ces intérêts sont économiques pour une certaine partie. L’or bien entendu et, dans une moindre mesure, le coton.

Il faut également savoir que le Burkina Faso est lié à Taiwan. C’est un des quatre pays africains qui ne reconnaît pas la Chine continentale. Une aide importante vient donc de l’île asiatique.

Environ 3 000 Français doivent vivre au Burkina Faso, ce qui ne fait pas de ce pays un enjeu économique de taille pour la France. En revanche, c’est évidemment un pays qui fait partie du dispositif Barkhane de coopération régionale et de présence militaire française sur l’ensemble des pays du Sahel pour lutter contre le djihadisme. En plus de cela, les Burkinabés représentent un appui non négligeable dans la stabilité politique de la région.

La communauté internationale redoute-t-elle alors l’après Compaoré ?
 

Philippe Hugon : Si l’Union Africaine et la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) ont été silencieuses, les Nations Unies, les Etats-Unis et les autres puissances occidentales se sont quant à eux exprimés. La communauté internationale craint évidemment une situation de désordre et préfèrerait voir une dévolution du pouvoir aux civils.

Il faut savoir que, constitutionnellement, c’est le président de l’Assemblée nationale qui devait assurer l’intérim au pouvoir. Ce dernier est parti à Yamoussoukro avec Blaise Compaoré et ne peut donc pas jouer ce rôle. Actuellement, les militaires assurent l’ordre et la communauté internationale fait pression pour que des élections soient rapidement organisées ou au moins que l’échéancier de retour à l’ordre constitutionnel soit annoncé et qu’il soit le plus bref possible.

Propos recueillis par Sybille de Larocque pour JOL Press

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