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MADE IN CHINA

China Labor Watch: «Mattel ferme les yeux sur la condition des ouvriers»

Barbie est-elle une menteuse ? La légendaire poupée, son Ken et tout ce qui constitue son univers seraient fabriqués dans des conditions très particulières dans des usines chinoises. Au cœur de la problématique, les droits de l’Homme.

Mattel, le célèbre fabricant de jouets, affirme respecter dans l’ensemble de ses sites de production, en Chine comme ailleurs, un strict code de bonnes conduites. Une organisation non gouvernementale américaine, China Labor Watch, a enquêté. Dans un rapport qui vient d’être publié, celle-ci dénonce les violations constatées par ses enquêteurs sur place. Le témoignage d'un des experts de cette ONG, Kevin Slaten, sur les conditions de travail des ouvriers chinois dans des usines produisant pour des marques occidentales. Entretien.

JOL Press : Pourriez-vous nous présenter votre organisation, China Labor Watch ?

Kevin Slaten : China Labor Watch est une organisation non gouvernementale, à but non lucratif, fondée en 2000. Au cours des dix dernières années, nous avons conduit une série d’audits approfondis sur les conditions de travail dans près de 200 usines chinoises où sont produits des jouets, des vélos, du mobilier, des vêtements et des matériels électroniques pour les principales entreprises américaines et internationales.

Sur les sites de production des multinationales

JOL Press : Comment parvenez-vous à conduire ces enquêtes ?

Kevin Slaten : Nous disposons d’un bureau à Shenzhen. J’ai eu l’occasion moi-même d’essayer d’interviewer des ouvriers chinois aux abords de leurs usines. Par ailleurs, nous avons des partenaires militants, chinois, qui se font embaucher pour juger par eux-mêmes des conditions de travail.

 JOL Press : Quelles sont les entreprises que vous avez « auditées » ?

Kevin Slaten : Nous nous intéressons potentiellement à toutes les unités participant à la production de biens pour ces grandes entreprises transnationales. Certaines d’entre elles possèdent – et gèrent – directement des usines sur le territoire chinois. À cela s’ajoute les sous-traitants et les sous-sous-traitants…

JOL Press : Vous pouvez citer des marques ?

Kevin Slaten : Disney, Walmart, Carrefour, Samsung, Apple ou encore Mattel.

JOL Press : Mattel, le fabricant de jouets, Mattel, sa célèbre Barbie… Mattel est dans votre collimateur ?

Kevin Slaten : Oui, effectivement. Nous avons enquêté dans quatre usines produisant la gamme de jouets et de jeux Mattel. Au total, nous avons constaté plus de quinze violations du droit du travail chinois.

Le droit du travail chinois respecte les standards internationaux

JOL Press : Des « violations du droit du travail chinois » ? C’est le droit du travail chinois qui sert de référence ? Mais, on l’imagine assez peu favorable aux ouvriers…

Kevin Slaten : Pas du tout, c’est idée reçue, une idée fausse. Le droit du travail chinois est en conformité avec les standards internationaux. Il est d’ailleurs, me dit-on, assez proche du droit français.

La durée légale hebdomadaire de travail est de 40 heures – sans qu’il y ait un maximum quotidien. Au total, un ouvrier peut effectuer légalement jusqu’à 36 heures supplémentaires – par comparaison, le maximum légal est de 70 heures en Corée du Sud.

En revanche, le salaire minimum, fixé par région ou par ville, est très faible, souvent inférieur au minimum vital, et c’est cela qui pousse les ouvriers à tolérer les infractions à la loi.

JOL Press : Justement, quelles sont les infractions que vous avez constatées chez Mattel et ses sous-traitants ? Donnez-nous quelques exemples…

Kevin Slaten : Nous parlions à l’instant du dépassement de la durée légale de travail. En saison haute – de juillet jusqu’en septembre – quand sont produits les jouets de Noël, par exemple, nous avons constaté jusqu’à 100 heures supplémentaires par mois, deux fois et demi ce qu’autorise la loi. C’est énorme, même si le record de toutes nos études est de 210 heures, pour une durée de travail mensuelle de 380 heures.

JOL Press : Soit près de 13 heures par jour sur 30 jours ?

Kevin Slaten : Oui, c’est colossal. Les ouvriers travaillent sept jours sur sept et ne disposent que d’un ou deux jours de congés dans le mois.

De plus - deuxième violation -, nous avons constaté que, parfois, les heures supplémentaires n’étaient pas payées – ou qu’elles étaient payées à un tarif inférieur au salaire minimum légal. Souvent, ces heures sont payées en liquide, illégalement.

De fait – troisième violation -, on peut parler de travail forcé. Le salaire minimum est si faible que les ouvriers sont contraints d’effectuer des heures supplémentaires. Mais de toute façon, celles-ci leur sont imposées sans possibilité d’y échapper.

Quatrième exemple de violations : les ouvriers n’ont pas de contrat. On leur fait signer un document vierge sans la moindre information – et des contrats « parfaits » sont ensuite produits.

JOL Press : Qu’en est-il des conditions de travail ?

Kevin Slaten : Nous avons constaté maints exemples d’atteintes aux règles d’hygiène et de sécurité. En vertu du droit du travail chinois, une formation à la sécurité de 24 heures doit être suivie par chaque employé avant qu’il n’entame son travail. Ces formations n’ont jamais lieu.

Ensuite, dans une usine où les ouvriers travaillaient sur des produits chimiques pour produire des jouets en plastique, aucun d’entre eux ne portait de masques. Dans une usine où le vacarme était inimaginable, personne ne portait de bouchons d’oreille.

Les entreprises ne soumettent pas leurs employés à des visites médicales et il n’y a aucun diagnostic de l’impact des conditions de travail sur la santé des ouvriers.

Une concurrence redoutable entre provinces et villes

JOL Press : Vous avez décrit un droit du travail chinois en conformité avec les standards internationaux, tels que définis par l’ONU et le Bureau international du travail (BIT). Pourquoi n’est-il pas respecté ?

Kevin Slaten : Au niveau central, à Pékin, les dirigeants, communistes a fortiori, restent empreints d’un certain idéalisme – et souhaitent faire bonne figure vis-à-vis de la communauté internationale.

Mais la réalité du pouvoir est dans les mains des dirigeants régionaux ou locaux. La concurrence est rude entre les différentes régions pour attirer les entreprises et réaliser les meilleures performances économiques possibles. Un dirigeant local qui aspire à une promotion – et éventuellement à un destin national – doit obtenir de bons résultats et, pour cela, la plupart d’entre eux sont prêts à tout.

De plus, dans certaines régions, au centre de la Chine notamment, l’industrialisation galopante est récente et les autorités locales ne sont pas encore suffisamment habituées à gérer ces questions. Elles laissent faire et, pire encore, elles encouragent de mauvaises pratiques, en fixant notamment des salaires minimum très bas, très largement inférieurs au minimum vital.

JOL Press : Le pouvoir central à Pékin a-t-il réagi aux rapports de China Labor Watch, à celui sur Mattel notamment ?

Kevin Slaten : Sur Mattel, non, pas encore. Ils ont répondu une fois par le passé, l’enquête concernait Apple. La réponse a été très diplomatique, du type « Nous n’acceptons pas que des entreprises étrangères s’installent sur notre territoire national et n’y respectent pas les règles de droit, maltraitent nos ouvriers ». Rien de plus.

Le syndicalisme à la mode de Pékin

JOL Press : Y a-t-il des syndicats en Chine ?

Kevin Slaten : Oui, il existe un syndicat qui est, en fait, une fédération de syndicats, le All China Federation of Trade Union (ACFTU) en anglais – la fédération des syndicats de toute la Chine en français. Le tout est évidemment contrôlé par le parti. Les syndicats n’ont aucune représentativité, aucune visibilité, même dans l’entreprise, et ils font partie intégrante du management.

Les ouvriers que nous avons interrogés n’avaient aucune connaissance de leur existence.

JOL Press : Les ouvriers peuvent-ils s’organiser collectivement en dehors de ces syndicats ?

Kevin Slaten : La constitution de groupes de travailleurs est contraire aux intérêts du parti et elle est qualifiée de « menace à la sûreté de l’État », une offense gravissime.

En revanche, il existe des « comités de travailleurs » - surtout lorsque l’entreprise occidentale refuse de développer son activité sans « comités d’entreprise ». Ces comités sont tolérés car les autorités considèrent qu’à terme ils se fondent dans l’ACFTU.

JOL Press : On se souvient du mécontentement et de la mobilisation des ouvriers chinois de Foxconn. Avez-vous, vous-même, été témoin d’un mécontentement ?

Kevin Slaten : Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, les grèves ne sont pas rares en Chine, mais elles prennent des formes bien différentes de celles observées en Europe ou aux États-Unis.

Il s’agit de mouvements spontanés et de courte durée avec des revendications très clairement identifiées, comme par exemple le paiement des salaires en retard.

JOL Press : Ces mouvements sont-ils réprimés ?

Kevin Slaten : Habituellement, ils prennent fin avant d’avoir été réprimés. Mais s’ils devaient se prolonger plus de quelques jours, il y serait évidemment mis un terme.

Les autorités, à tous les niveaux, ne souhaitent pas voir se développer une conscience ouvrière, qui, à terme, pourrait porter atteinte aux fondements du régime.

Mattel botte en touche

JOL Press : Comment l’entreprise Mattel, sa direction centrale à Los Angeles, a-t-elle répondu à vos accusations ?

Kevin Slaten : La réponse est classique : « Nous nous sommes imposés des règles et standards de haut niveau », « Nous allons conduire une enquête », « Nous exigeons que nos sous-traitants se conforment à nos exigences en la matière ».

Mattel prétend ne plus travailler avec des sous-sous-traitants – mais, pourtant, nous y avons trouvé des produits siglés à leur marque. La réalité, c’est qu’ils n’ont aucune idée de qui produit quoi pour eux en Chine. L’entreprise ne maîtrise pas la manière dont ses sous-traitants ont recours, eux-mêmes, à des sous-traitants.

JOL Press : Mattel se montre-t-il préoccupé par la situation des travailleurs chinois ?

Kevin Slaten : Mattel est membre de l’ICTI,  l’International Council Toy Industry – ou Conseil international de l’industrie du jouet. Cette organisation s’est dotée d’un « Care process », l’ICP – une charte de déontologie. Dans ce cadre, Mattel effectue des contrôles dans ses usines chinoises mais sans prendre en compte la situation des ouvriers.

À partir de 1997, une commission d’audit indépendante est passée régulièrement dans chaque usine. Année après année, celle-ci s’est montré de plus en plus critique. Mais rien n’a été fait. Puis, à partir de 2008, cette inspection a cessé. De toute façon, les responsables des usines se plaignaient de devoir « acheter » les inspecteurs pour obtenir de bonnes notes.

JOL Press : Les autorités chinoises ferment les yeux. Pouvez-vous compter sur les autorités internationales et les gouvernements occidentaux en particulier ?

Kevin Slaten : La problèmatique, en l’occurrence, est celle de l’entreprise et de l’extra-territorialité. Les États-Unis sont-ils responsables des pratiques des entreprises américaines en dehors de leur territoire national ? Nous pensons que oui, et que le gouvernement américain est pour partie responsable de l’attitude de Mattel en Chine. Même si, c’est vrai, les autorités chinoises ne devraient pas laisser leurs ouvriers ainsi traités.

Au niveau international, des progrès ont été réalisés. En juin 2011, le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU a adopté une résolution définissant les principes directeurs pour les entreprises sur la question des droits de l’Homme. C’est le premier texte établissant la responsabilité des entreprises sur ce qui se passe dans le cadre de leurs activités à l’étranger, et reconnaissant les gouvernements responsables de leurs entreprises.

En novembre 2011, l’Union européenne a appelé ses pays-membres à faire respecter les principes de l’ONU.

Non au boycott !

JOL Press : Au-delà de la production de rapports, appelez-vous au boycott des produits des marques incriminées, Mattel en l’occurrence ?

Kevin Slaten : Non, China Labor Watch n’appelle pas au boycott. Nous agissons dans l’intérêt des ouvriers, et appeler au boycott serait prendre le risque qu’ils perdent leur travail.

Nous appelons les consommateurs à relayer notre message d’alerte. Nous croyons que, si l’image d’une marque est ainsi dégradée, cela affectera quelque peu ses ventes sans pour autant entraîner l’annulation de commandes. Pointé du doigt il y a quelques années, Nike avait vu ses ventes diminuer et, rapidement, ils ont modifié leurs pratiques.

Nous espérons la même chose de la part de Mattel.

Propos recueillis par Franck Guillory pour JOL Press

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