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TOKYO VS PÉKIN

Leadership en Extrême-Orient: le Japon peut-il défier la Chine?

Entretien avec Antoine Bondaz, spécialiste de la politique extérieure de la Chine.

Selon un récent sondage, une majorité de Chinois et un nombre grandissant de Japonais pensent qu'un conflit armé entre leurs deux pays est probable à plus ou moins longue échéance. Le pessimisme des deux populations ne sont que le miroir des tensions qui ne cessent de croître entre Pékin et Tokyo. Les deux géants asiatiques, qui partagent une lecture diamétralement opposée de l'histoire contemporaine, s'affrontent, plus ou moins indirectement, sur tous les terrains. L'Empire du Soleil Levant a-t-il toutefois les moyens de rivaliser avec l'Empire du Milieu ?

Navires des garde-côtes japonais et taïwanais le 4 juillet 2012 dans les eaux des îles Senkaku-Diaoyu.

 

Désamour et défiance... C’est ce qui ressort clairement d’un récent sondage réalisé par le quotidien officiel China Daily et le think tank indépendant japonais Genron NPO. Selon cette étude, 90 % des Japonais interrogés déclarent avoir une mauvaise image de la Chine ; de la même façon, 80 % des Chinois ont une opinion défavorable des Japonais. Plus inquiétant encore : près de 63% des Chinois sondés pensent que les relations sino-nipponnes vont (encore) se détériorer ; 33 %% des Japonais sont du même avis.

Ces chiffres, en progression par rapport à l'an dernier, reflètent les tensions croissantes entre Pékin et Tokyo.

Celles-ci se sont cristallisées ces dernières années sur le différend territorial qui oppose les deux géants asiatiques en mer de Chine orientale au sujet des îles Senkaku (en japonais)-Diaoyu (en chinois). En septembre 2012, le Japon a nationalisé ces territoires, sous son contrôle depuis 1895… mais revendiqués par la Chine depuis 1971. Depuis, on assiste dans le secteur à un chassé-croisé des navires garde-côtes des deux Etats, qui fait redouter un éventuel incident armé.

Le litige territorial n’est toutefois que la partie immergée de l’iceberg. La rivalité sino-japonaise repose également sur d’autres ressors, se jouent sur d’autres terrains.

En premier lieu militaire. On assiste ainsi depuis quelque temps à une course aux armements entre les deux voisins. Le Japon cherche à modifier sa Constitution - héritée de la Seconde Guerre mondiale -, laquelle consacre la renonciation "jamais" à la guerre depuis 1947. Dans cet esprit, le ministère de la Défense japonais a demandé en septembre une hausse de 2,5 % de son budget pour l’année 2015, soit un montant total de 4900 milliards de yens (35,8 milliards d’euros). Dans le même temps, la Chine a prévu d'augmenter de 12,2 % son budget militaire en 2014, qui atteindra 808,23 milliards de yuans, soit 95,9 milliards d’euros.

De la même façon, sur les terrains diplomatique et économique, Chine et Japon sont dans une affirmation de puissance aux lourds relents nationalistes. 

Aussi, en raison de ces objets de - profonde - discorde, a-t-on souvent vu fleurir dans les médias l’expression de "guerre froide" pour qualifier les relations sino-nippones.

Une question pourtant se pose : Le Japon a-t-il les vraiment les moyens de défier la Chine ?

L’éclairage d’Antoine Bondaz.

 

JOL Press : Le Japon, dont le budget de la défense est déjà l’un des plus importants au monde malgré les restrictions, cherche à modifier sa Constitution afin de se débarrasser de la posture exclusivement défensive que cette dernière, héritée de la Seconde Guerre mondiale, lui attribue. Tokyo a-t-il les moyens d’engager une course aux armements avec Pékin ? Peut-il réellement à terme devenir une menace pour la Chine ?

 

Antoine Bondaz : L’article 9 de la Constitution japonaise traite du "renoncement à la guerre", interprété au lendemain de la Seconde Guerre mondiale comme une interdiction totale d’avoir une armée, puis en 1954, au lendemain de la guerre de Corée, comme une interdiction de développer des capacités militaires offensives.

Le Japon met alors en place des "forces d’autodéfense" dont le budget est limité à 1% du PIB japonais, soit 49 milliards de dollars en 2013, le huitième budget mondial derrière l’Allemagne.

Alors que le Japon demeure la troisième économique mondiale, il est évident que le pays dispose théoriquement de la capacité à accroître fortement ses dépenses militaires, sans atteindre pour autant les 3,8% des Etats-Unis, mais bel et bien les 2% officiels de la Chine.

Cependant, il serait hasardeux d’isoler un facteur unique, le montant en valeur absolue, pour comparer les puissances militaires chinoise et japonaise. 

En effet, si la Chine dépensait 188 milliards de dollars en 2013, selon le SIPRI [Stockholm International Peace Research Institute, ndlr], le Japon garde un avantage qualitatif majeur dans sa marine.

De plus, le Japon, depuis la publication du Livre blanc sur la défense de 2010, concentre son effort de défense non plus sur son territoire continental septentrional face à une hypothétique menace soviétique, non plus sur son territoire continental face à des infiltrations et des guérillas nord-coréennes, mais bel et bien sur son territoire maritime méridional face à de possibles interventions chinoises dans celui-ci. A la différence de la Chine qui possède des frontières communes avec dix-neuf Etats et craint avant tout la puissance américaine, le Japon peut donc concentrer son effort de modernisation militaire sur la Chine.

JOL Press : Le Japon, qui s’est fait supplanter comme 2° puissance économique mondiale par la Chine, tente de régénérer son économie, et semble ne plus vouloir céder un bout de terrain à la Chine en la concurrençant partout où celle-ci s’implante. Tokyo a-t-il les moyens de concurrencer Pékin sur le plan économique ?

 

Antoine Bondaz : Les deux pays sont avant tout interdépendants. Si le commerce bilatéral a chuté légèrement en 2012 suite aux tensions interétatiques (la forte baisse de 2009 étant plutôt attribuée à la conjoncture mondiale), il s’élevait à plus de 320 milliards de dollars en 2013, faisant du Japon l’un des cinq premiers partenaires commerciaux de la Chine.

Malgré ses réformes économiques ambitieuses menées sous le nom de "Abenomics"[en référence à Shinzo Abe, l'actuel Premier ministre japonais, ndlr], la croissance potentielle du Japon demeure bien inférieure à celle de la Chine. Pour 2014, les prévisions du Fonds monétaire international (FMI) d’octobre sont sans appel : la Chine devrait croître de plus de 7,4% et le Japon d’un maigre 0,9% (une forte révision à la baisse), alors même que le PIB chinois était déjà quasiment le double de celui du Japon en 2013.

L’écart relatif et absolu entre les deux économies ne va donc cesser de s’accroitre.

Les deux économies sont en compétition plus frontale qu’auparavant sur les nouvelles technologies, notamment du fait de la montée en gamme des capacités de production chinoises. On pourrait donc penser qu’interdépendance et compétition accrue sur le haut de gamme seront les deux thèmes de la relation économiques des deux pays dans les années à venir. 

JOL Press : Depuis la nationalisation de trois îlots de l’archipel des Diaoyu/Senkaku par le Japon, en 2012, les Chinois ont multiplié les incursions dans la zone économique exclusive japonaise, dégainé une série de sanctions économiques contre Tokyo, et imposé un contrôle aérien sur une grande partie de la mer de Chine orientale, dont les îles Senkaku. Le Japon pourra-t-il, à terme, résister aux revendications chinoises ?

 

Antoine Bondaz : Les incursions chinoises ne datent pas de 2012, encore moins les revendications territoriales chinoises. Un événement marquant dans les relations bilatérales avait déjà été l’arrestation d’un navire chinois par le Japon en septembre 2010, qui avait conduit à une crise diplomatique ouverte, ayant pour conséquence directe un embargo chinois temporaire sur l’exportation de terres rares vers le Japon.

Le Japon a quatre principaux arguments pour tenir tête à la Chine.

Le premier est que le Japon contrôle administrativement ces îlots. Le second est un argument légal, et la Chine refuse pour l’instant de porter ses revendications à une Cour d’arbitrage internationale.

Les deux autres arguments sont les plus importants : le Japon conserve une force de dissuasion militaire vis-à-vis de la Chine, et surtout, le Japon a reçu de façon répétée des garanties de sécurité de l’allié américain, notamment lors de la visite de Barak Obama au Japon en avril 2014.

Le Japon peut donc largement tenir tête à la Chine. 

JOL Press : Le Japon cherche à obtenir un siège au Conseil de sécurité de l’ONU - où la Chine dispose d’un siège permanent. Sur la scène diplomatique internationale, y a-t-il un espace pour Tokyo, alors que Pékin y occupe une place grandissante ?

 

Antoine Bondaz : Le thème de la réforme du Conseil de sécurité des Nations Unies est un serpent de mer. La France défend officiellement la candidature du Japon comme rappelé lors de a visite de Shinzo Abe à Paris, en janvier 2014.

Cependant, toute réforme nécessite l’accord des P5, des cinq membres permanents, et il est inconcevable que la Chine y donne son accord. En cela, il est intéressant de noter que la Chine, contrairement à ce qui est souvent écrit, n’est pas une puissance révisionniste quant à une réforme de l’ONU, mais à l’inverse une puissance conservatrice, la Chine bénéficiant depuis 1971 de ce privilège unique.

Cela n’empêche pas, en parallèle, une place plus grande pour Tokyo dans la gouvernance mondiale, alors que le Japon, il faut le rappeler, est membre du G7.

Cependant, ces dernières années ont été marquées par une position ambiguë du Japon. Le pays s’est investi notamment dans la lutte contre la piraterie dans le Golfe d’Aden, mais a drastiquement réduit son aide publique au développement.

Si le Japon peut avoir une place accrue, il l’obtiendra avant tout s'il met les moyens pour cela ; or rien ne l’en empêche, si ce n’est le mauvais état de ses finances publiques.

JOL Press : En Asie, l’émergence écrasante de la Chine inquiète ses voisins. Est-ce la une carte à jouer pour Tokyo? Est-ce sur la scène régionale que le Japon pourrait être en mesure de contrecarrer la prépondérance chinoise ?

 

Antoine Bondaz : Le thème de la "menace chinoise" s’est semble-t-il transformé en thème de "l’assertivité chinoise", soulignant l’accroîssement des capacités économiques et militaires chinoises, mais aussi un comportement plus revendicatif voire agressif sur la scène régionale.

Les pays de la région, notamment ceux ayant des différends territoriaux avec Pékin, au premier rang desquels le Japon, le Vietnam et les Philippines, ont saisi cette opportunité afin de renforcer leurs revendications tout en se rapprochant des Etats-Unis.

En cela, le rapprochement entre Hanoï et Washington est symbolique. Alors que les deux pays s’affrontaient dans les années 1960 et 1970, les relations diplomatiques ont été établies en 1995, la première administration a multiplié les visites bilatérales et a même signé, en octobre 2014, une levée partielle de l’embargo sur les ventes d’armes américaines.

Le Japon s’est également rapproché des pays de l’Asean [Association des nations de l'Asie du Sud-Est, ndlr]. En janvier 2013, Sinzho Abe a réalisé son premier voyage à l’étranger au Vietnam, en Thaïlande et en Indonésie, en mai il s’est rendu en Birmanie, une première depuis la visite du Premier ministre Fukuda en 1977 ; et en juillet, il a réalisé des visites d’Etat en Malaisie, à Singapour et aux Philippines, visitant ainsi sept des dix pays de l’Asean en six mois - une première. 

Le Japon mène également une modernisation partielle de sa doctrine militaire. En plus des priorités stratégiques évoquées plus haut, le Japon a fait évoluer son Agence pour la défense japonaise en Ministère de la Défense japonaise, participe désormais à des opérations de maintien de la paix et a signé un cadre de coopération dans les équipement de défense avec le Royaume Uni, des mesures qui auraient pu connaitre une opposition plus grande de l’opinion publique japonaise sans ce sentiment croissant anti-chinois.

Cependant, malgré ces évolutions, le risque indirect pour Tokyo est de renforcer le sentiment anti-japonais en Chine mais également en Corée du Sud, légitimant d’autant plus la modernisation militaire chinoise.

Démonstration anti-Japon, le 15 septembre 2012 en Chine.

JOL Press : La faiblesse principale de Tokyo vis-à-vis de Pékin n’est-elle pas sa démographie vieillissante ?

 

Antoine Bondaz : Le Japon est sans contexte un pays vieillissant, mais c’est également le cas de la Chine !

Les travaux de Hu Angang [professeur d'économie chinois, ndlr] illustrent parfaitement ce point et quelques chiffres permettent d’en prendre conscience.

La population active chinoise (19-59 ans) diminue depuis 2002, et en 2012, elle comptait 3,5 millions d’individus de moins qu’en 2011. Le comité pour le planning familial et la population de Shanghaï prévoit qu’un tiers de la population de la ville serait âgée de plus de 60 ans en 2020, alors que le ministère de l’Education avait annoncé la fermeture, en 2012, de plus de 13 000 écoles primaires dans le pays - entre 2002 et 2012, le nombre d’écoliers a baissé de 20% dans le pays.

La Chine fait, de plus, face à de nombreuses autres faiblesses, que ce soit le terrorisme, la pollution, la corruption... auxquels le Japon ne fait pas face directement.

Par ailleurs, il serait faux de penser que les élites stratégiques perçoivent leur pays comme la première puissance mondiale ou encore la première puissance asiatique. Ils ont conscience des limites de la puissance chinoise, et c’est avant tout le pragmatisme et non un égo démesuré qui motivent le leadership chinois.

Ce qu’il convient de souligner - et de répéter - est que le Japon garde un nombre important d’avantages sur la Chine alors que l’on sous-estime fréquemment les faiblesses de la Chine.

JOL Press : Au sujet de la rivalité sino-japonaise, doit-on dire que c’est le nationalisme - présent de part et d’autre - qui sert les ambitions stratégico-économiques de Pékin et Tokyo, ou bien que ce sont lesdites ambitions qui se trouvent mises au service de leurs nationalismes ?

 

Antoine Bondaz : Les deux volets, nationalisme et enjeux stratégiques, s’auto alimentent.

Il faut bien avoir conscience de la force du nationalisme en Asie du Nord-est, que ce soit en Chine ou dans les démocraties sud-coréenne et japonaise.

Par exemple, la Chine célèbre chaque année l’invasion par le Japon de la Mandchourie, le 19 septembre, ou encore l’humiliation nationale subie par les puissances coloniales occidentales au XIX° siècle. Certains universitaires estiment également que le nationalisme permet désormais de légitimer le Parti communiste chinois alors que l’idéologie n’est plus un facteur de légitimité, à la différence de l’ère maoïste.

Le fait de traiter de façon quotidienne dans la presse chinoise des revendications territoriales alimentent donc ce nationalisme et le sentiment anti-japonais toujours très fort.

Cependant, il ne faut pas sous-estimer les enjeux stratégiques. La Chine se considère comme une puissance encerclée. Si la pression continentale a largement diminué depuis la chute de l’URSS et la signature d’accords de délimitation territoriale dans les années 1990 avec les anciennes puissances soviétiques, le littoral maritime, cœur de la puissance économique et démographique chinoises, est bloqué par le système d’alliances américaines.

Contrôler les îles Senkaku/Diaoyu, Spratly/Nansha et Paracel/Xisha, mais aussi réunifier l’île de Taïwan avec le continent, permettraient de réduire la pression stratégique et surtout d’assurer à la Chine une sorte de glacis sécuritaire, ainsi qu'une base de stationnement pour ses sous-marins en mers profondes.

Restaurer la grandeur de la Chine et parvenir à la "renaissance" de la nation chinoise étant l'un des objectifs de Xi Jinping [le président chinois, ndlr], prendre le contrôle de ces territoires revendiqués permettraient d’alimenter tant le nationalisme chinois que d’accroître la puissance chinoise.

Reste que les leaders chinois ont conscience de leurs limites. La Chine n’est en rien hégémonique, et ne peut imposer ses vues à ses voisins.

Pour cette raison, tout conflit armé avec le Japon est une hypothèse très peu plausible, tant cela irait à l’encontre des intérêts tant japonais que chinois. Cela dit, nul n’est à l’abri d’un accrochage involontaire entre les deux pays ; plus que jamais, un mécanisme de gestion de crise entre les deux pays est donc nécessaire.

 

Propos recueillis par Coralie Muller pour JOL Press

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Antoine Bondaz est spécialiste de la politique extérieure chinoise, il est rattaché au Centre d’Études et de Recherches Internationales (Sciences Po/CERI) et à l’Institut de Recherches Stratégique de l’École Militaire (IRSEM).

 

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