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CORÉE DU NORD

«La Chine est le seul pays qui peut encore influencer Pyongyang»

La situation semble s'envenimer de jour en jour en Corée du Nord. Alors que des menaces de frappes nucléaires contre les États-Unis se font entendre, les regards se tournent vers la Chine, le grand voisin de Pyongyang, seule puissance à pouvoir enrayer la machine de guerre nord-coréenne. La Chine peut-elle vraiment stopper la Corée du Nord ? Barthélémy Courmont, chercheur à l'IRIS, a accepté de répondre aux questions de JOL Press.

Statue géante à Pyongyang, en Corée du Nord, représentant Kim Il-sung, le père fondateur du régime nord-coréen et grand-père de Kim Jong-un. © yeowatzup / Flickr-cc

JOL Press : La Chine est-elle toujours une alliée de la Corée ?

Barthélémy CourmontLa Chine est le seul partenaire de la Corée du Nord et, si ont tient compte des précédentes historiques et du lien idéologique, sa seule alliée. Mais cela ne signifie pas pour autant que Pékin soutient inconditionnellement les gesticulations de Pyongyang. La Chine a des ambitions globales, et ne saurait s’encombrer d’un allié trop nuisible à son image, en particulier quand elle cherche à promouvoir une certaine vision de la multipolarité savamment mise en place dans les cercles stratégiques chinois.

Pékin a toujours condamné les essais nucléaires nord-coréens, participe activement – et en est à l’origine – aux pourparlers à six cherchant un compromis sur l’abandon du programme depuis 2003. Récemment, la Chine a soutenu la résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU imposant de nouvelles sanctions frappant les dirigeants nord-coréens, ce qui est d’ailleurs en partie à l’origine de la crise actuelle.

La situation a changé depuis 1950, quand Mao Zedong envoyait un million de "volontaires" porter secours à son voisin et allié communiste. La Chine d’aujourd’hui ne cherche qu’une chose dans la péninsule coréenne : le statu quo, à avoir un maintient du régime nord-coréen, mais pas d’escalade et surtout pas de confrontation armée.

Dans ces circonstances, il est évident que Pékin ne soutient pas la rhétorique agressive de Pyongyang, même si on peut estimer dans le même temps que, pour la Chine, cette crise qui met en difficulté les États-Unis n’est pas une mauvaise affaire.

JOL Press : Quels sont les liens économiques, politiques et culturels entre les deux pays ?

Barthélémy CourmontLes liens économiques sont, toute proportion gardée, importants. On peut même estimer que sans la relation économique et commerciale qui la lie à la Chine, la Corée du Nord serait totalement exsangue.

La Chine importe des minerais, des produits manufacturés à faible valeur ajoutée et emploie dans deux zones économiques spéciales situées à la frontière de la main d’œuvre nord-coréenne. La Chine exporte également ses produits vers la Corée du Nord, et est le seul pays à entretenir une relation économique et commerciale notable avec Pyongyang.

Au niveau politique, les relations sont officiellement bonnes. Convergences idéologiques, liens historiques, et de nombreuses rencontres. Pékin est aujourd’hui la seule capitale étrangère dans laquelle les dignitaires nord-coréens sont reçus. La Chine a une influence évidente sur la Corée du Nord dans le domaine politique, et les réformes économiques engagées par Jiang Song-taek et Kim Jong-un vont dans le sens des souhaits de Pékin.

Au niveau culturel, les liens sont plus confidentiels, mais la Chine a-t-elle des liens culturels étroits avec ses voisins ?

JOL Press : La Corée du Nord pourrait-elle survivre économiquement sans ces relations ?

Barthélémy CourmontA priori, non. Mais il serait erroné de supposer que sans le soutien économique de Pékin, le régime nord-coréen tomberait. Il pourrait se radicaliser encore plus, et s’engager dans une stratégie jusqu’au-boutiste. Dans une certaine mesure, le soutien de la Chine permet d’éviter de telles extrémités, n’en déplaise à ceux qui estiment que les sanctions feront tomber le régime, quitte à ce que des millions de Nord-coréens y payent de le leur vie.

JOL Press : On a le sentiment que la Chine se fait de plus en plus discrète vis-à-vis de l’évolution de la situation : a-t-elle un quelconque intérêt à voir la Corée du Nord s’écrouler ?

Barthélémy Courmont : Non. C’est le statut quo que Pékin recherche. Un écroulement du régime supposerait une réunification coréenne. Séoul est un bon partenaire de Pékin, mais aussi de Washington, et la Chine verrait sans doute d’un mauvais œil le déploiement de troupes américaines en territoire nord-coréen. Sans compter qu’une Corée du Nord libérée de ses tyrans ne serait plus dépendante économiquement de la Chine.

JOL Press : A l'inverse, ces tensions lui sont-elles défavorables ?

Barthélémy Courmont : Je ne pense pas. Devant l’incapacité des États-Unis et de la Corée du Sud à régler cette crise, la Chine se présente comme la providence, le sauveur. Plus le temps passe, plus Pékin est indispensable dans les pourparlers avec Pyongyang.

Il y a vingt ans, lors des négociations sur l’adoption du KEDO, le premier accord devant mettre un terme au programme nucléaire nord-coréen, la Chine était totalement absente. Aujourd’hui, elle est omniprésente. Silencieuse et attentiste, mais omniprésente. En fait, on peut estimer que quelle que soit l’issue de cette crise, la Chine en sortira vainqueur.

JOL Press : Kim Jong-un serait-il prêt à se lancer dans des réformes sur le modèle chinois ?

Barthélémy Courmont : C’est ce qu’il fait. Depuis son arrivée au pouvoir, et depuis le retour en grâce de son oncle Jiang Song-taek, le régime nord-coréen s’est lancé dans des réformes économiques calquées sur le modèle chinois. Les gesticulations militaires sont une réponse apportée à ceux qui, au sein de l’appareil politique, seraient tentés de critiquer Kim pour sa faiblesse. N’oublions pas non plus que derrière les provocations nord-coréennes, on trouve la volonté de signer un traité de paix avec le sud. Un traité dicté par Pyongyang, mais c’est quand même une nouveauté.

JOL Press : Les tensions semblent de plus en plus vives en Asie du nord-est : si un conflit armé ou une guerre devait éclater, la Chine interviendrait-elle contre la Corée du Nord ?

Barthélémy Courmont : Non, c’est hautement improbable, sauf bien sûr si les intérêts chinois étaient pris pour cibles par Pyongyang, ce qui est encore plus improbable. Si la guerre éclate, Pékin prendra part aux pourparlers diplomatiques, condamnera l’agression nord-coréenne en cas de frappes à l'initiative de Pyongyang, et ira sans doute jusqu’à couper les ponts avec la Corée du Nord, sachant que celle-ci n’aurait aucune chance de survivre à un tel conflit. Mais c’est au lendemain du conflit que la place de la Chine deviendra centrale, au moment de la reconstruction.

JOL Press : La Chine dispose-t-elle d’un quelconque moyen de pression qui pourrait faire reculer Pyongyang ?

Barthélémy Courmont : La Chine est le seul pays qui peut encore influencer Pyongyang. Mais cette influence reste cependant limitée. Les appels au calme n’ont pas empêché les dirigeants nord-coréens de procéder à trois essais nucléaires. Il y a, pour Kim Jong-un, d’un côté la réalité de la relation avec la Chine et l’influence que Pékin a sur les réformes qu’il souhaite engager, et de l’autre le bras-de-fer dans lequel il est engagé avec Séoul et Washington (sans oublier Tokyo, qui se fait cependant discret). Pour le jeune dirigeant, la survie de son régime passe à la fois par un lien économique renforcé avec la Chine, et par le maintien d’une menace lui permettant de marchander avec ses adversaires. Dès lors, les moyens de pression de la Chine existent, mais ils sont insuffisants.

Propos recueillis par Antonin Marot pour JOL Press

Informations pratiques

>> Barthélémy Courmont est professeur de science politique à Hallym University (Corée du Sud), chercheur-associé à l’IRIS, directeur associé, sécurité et défense, à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques (UQAM) et rédacteur en chef de Monde chinois, nouvelle Asie.

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