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GUERRE CIVILE

Darfour: «La catastrophe perdure mais l’intérêt des médias diminue»

Lundi 24 mars, un camp de déplacés a été attaqué dans le sud du Darfour, une région de l’ouest du Soudan, en proie depuis plus de dix ans à une guerre civile meurtrière. La mission de l’ONU sur place depuis 2007, la MINUAD, a-t-elle réellement les capacités de sortir la région de la crise, alors même que le conflit semble loin des préoccupations diplomatiques et médiatiques ? Eléments de réponse avec Marc Lavergne, chercheur au CNRS, spécialiste du Soudan.

Patrouille de l'ONU au Darfour, 2010. EC/ECHO/Daniel Dickinson/flickr-cc

JOL Press : Onze ans après le début des conflits au Darfour, peut-on dire que la situation a empiré dans cette région du Soudan ?
 

Marc Lavergne : Cette situation catastrophique ne s’est jamais arrêtée ces dix dernières années. Ce qui s’est arrêté par contre, c’est l’intérêt des médias et des diplomaties pour cette question dans la mesure où l’indépendance du Sud Soudan a primé sur toute chose, tout le monde s’est concentré là-dessus et a voulu oublier ce qui s’était passé au Darfour. Sur le plan politique, rien n’a été réglé, même si des tentatives de médiation au Qatar ou en France ont été faites entre le gouvernement et certains groupes rebelles, mais cela n’a rien donné.

Le résultat, c’est que les 2,5 millions de déplacés sont toujours dans les camps et que les janjawid [milice armée arabe] poursuivent les exactions. Même si l’ONU a envoyé une mission pour tenter de calmer le jeu, rien n’a été fait pour essayer de faire rentrer les gens dans leurs villages.

Les groupes rebelles se sont aussi un peu atomisés : le JEM (Justice and Equality Movement), qui lui vise à faire tomber le pouvoir de Khartoum, s’est déplacé depuis le Darfour jusque dans les monts Nuba. Certaines alliances ont eu lieu entre les groupes rebelles du Darfour, des monts Nuba et du Nil Bleu au sein du SRF (Sudan Revolutionary Front) avec la branche nordiste, urbaine et arabe du mouvement rebelle qui a pris le pouvoir au Sud Soudan.

JOL Press : Quelle est la position du gouvernement de Khartoum et des autorités de la région du Darfour sur la situation actuelle ?
 

Marc Lavergne : Le gouvernement de Khartoum est aujourd’hui très anxieux et mène une politique de bombardement, de déplacement forcé de populations, dans les monts Nuba comme au Darfour ou sur le Nil Bleu, ces trois régions qui dépendent du Nord mais qui sont proches du Sud. La région du Darfour a une place particulière au Soudan parce qu’elle est plus grande que les autres régions.

Elle est plus loin de Khartoum mais elle est en même temps plus stratégique, peut-être parce qu’elle est plus proche du Tchad donc elle peut servir de base arrière, et surtout parce que l’on a récemment découvert de l’or dans cette région. Le gouvernement essaie donc de chasser les orpailleurs présents dans la région pour profiter lui-même de cette ressource. Le gouverneur du Nord-Darfour, qui a perdu les puits de pétrole du Sud, essaie ainsi de déplacer les dizaines de milliers de personnes venues s’installer là, et pratique donc une sorte de nettoyage, plus politique qu'ethnique.

JOL Press : La MINUAD (Mission conjointe des Nations unies et de l’Union africaine au Darfour), mission la plus importante de l’ONU dans le monde, est-elle est vraiment efficace ? Quels sont ses moyens d’action ?
 

Marc Lavergne : Elle n’est pas vraiment efficace. On se retrouve face à des soldats africains qui ne sont pas tous des professionnels, pris dans des armées africaines différentes – qui n’ont souvent d’armée que le nom – et qui attendent toujours qu’on leur verse un salaire qui ne vient pas. Il y a aussi de sérieux problèmes de coordination logistique car chaque armée africaine a ses propres fournisseurs et elles n’utilisent souvent pas les mêmes matériaux. Les soldats ont également des langues différentes, certains parlent anglais, d’autres français, et d’autres encore portugais. Ils n’ont pas les mêmes cultures, pas les mêmes commandants et ont souvent à faire à des généraux et colonels corrompus.

Tout cela coûte très cher à l’ONU. L’argent dépensé sert à payer des loueurs d’avions, des hélicoptères pour transporter la nourriture, des fonctionnaires de l’ONU, et des gens qui font du leadership building, du capacity building etc. C’est tout le problème de la bureaucratie onusienne qui fonctionne comme cela. C’est bien qu’il y ait un cri d’alarme qui soit poussé, mais pour quoi, et pour qui ?

Dans les écoles qui sont reconstruites, l’ONU continue de travailler pour le gouvernement soudanais parce qu’on arabise les enfants, on leur apprend le Coran alors que les gens du Darfour ont leur histoire, leur langue, leur culture. Mais ils sont livrés au "rouleau compresseur" de Khartoum. Du point de vue humanitaire, cela fait plus de dix ans que les réfugiés sont dans des camps, qu’ils n’ont plus cultivé un champ ou trait une vache. Ils sont devenus des mendiants alors qu’ils auraient pu retourner chez eux sous protection internationale. Au lieu de cela, on a donné aux dirigeants de Khartoum des millions de dollars - notamment en provenance du Qatar - mais cela n’a rien changé sur le terrain. Cela concerne aussi bien les chefs rebelles qui ont accepté de se faire acheter ou les dirigeants du régime de Khartoum, qui aujourd’hui encore n’ont plus de ressources donc sont toujours prêts à prendre de l’argent là où ils peuvent.

JOL Press : Quelles conséquences pourraient avoir les déplacements de population du Darfour au Sud du Soudan sur les relations entre les deux pays ?
 

Marc Lavergne : Le Darfour a été beaucoup peuplé par les gens du Sud Soudan au XIXème siècle. Aujourd’hui, ces régions au sud du Darfour sont vides, personne n’y habite, et l'on peut rouler des jours sans rencontrer personne. Si les gens vont s’installer là, c’est vraiment par désespoir car il n’y a aucune structure, aucune ville pour les accueillir. C’est aussi parce qu’ils ne veulent pas aller au Tchad où sévissent aussi les janjawid.

La guerre civile au Sud Soudan se passe le long de l’axe du Nil et près des puits de pétrole, c’est-à-dire dans l’ouest du pays. Le gouvernement – si l’on peut parler de gouvernement – sud-soudanais est trop occupé à essayer de sauver les meubles de ce côté-là du pays pour se préoccuper vraiment des réfugiés du Darfour.

Propos recueillis par Anaïs Lefébure pour JOL Press

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Marc Lavergne est directeur de recherche au CNRS et chercheur au GREMMO (Groupe de recherches et d'études sur la Méditerranée et le Moyen-orient). Il est spécialiste du Soudan, de la Corne de l’Afrique, de l’Egypte et du monde arabe.

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