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MALGRÉ L'ATTENTAT DE WOOLWICH

David Cameron, le multiculturalisme est bien vivant au Royaume-Uni

Malgré l'attentat de Woolwich et le meurtre du soldat britannique par un homme qui annonce avoir agit au nom d'Allah, le multiculturalisme anglais doit rester vivant. C'est le souhait de Khola Hasan, journaliste musulmane, alors que l'extrême droite du pays appelle à un printemps anglais.

légende©DFID/flickr-cc

Comme il y a avait dix minutes d'attente avant le départ du prochain train pour Londres, je décidai de m'asseoir sur un banc, sur le quai balayé par le vent, et commençais la lecture, supposée captivante, de mon livre : The Jews of Islam (Les juifs d'Islam) de Bernard Lewis.

Je n'avais lu que quelques pages quand un homme s'avança vers moi pour me dire: "em>Puis-je vous demander qui sont les Juifs d'Islam ?"

Une conversation dans le métro de Londres

C'est ainsi que notre fascinante conversation, qui allait se poursuivre dans le métro de Londres pendant vingt minutes, a débuté. Les parents de ma nouvelle connaissance étaient des Juifs d'origine austro-hongroise qui avaient fui la persécution nazie et trouvé refuge au Chili. Nous avons abordé, à haute et intelligible voix pour couvrir le bruit de la rame de la Central Line (ligne du métro londonien), plusieurs sujets dont la violence commise au nom de la religion et le rôle de la femme dans la société.

Pour moi, musulmane vivant au Royaume-Uni, cette rencontre symbolise le multiculturalisme dans toute sa splendeur. Chaque jour, un nombre incalculable de personnes se rencontrent, se sourient, concluent des affaires et communiquent avec de parfaits étrangers. Qu'elles portent un foulard ou une kippa, un sari ou une jupe, peu importe. L'école enseigne à nos enfants qui sont Nanak, Jésus et Bouddha ; j'espère qu'ils en sortiront avec une meilleure compréhension du monde que leurs grands-parents.

La langue anglaise, agent du multiculturalisme

Pour montrer sa confiance dans le multiculturalisme, la langue anglaise a très facilement adopté de nouveaux mots, comme par exemple ceux de la cuisine indo-pakistanaise : poulet tikka, rogan josh (curry d'agneau) et saag paneer (plat à base d'épinards et de fromage). Par ailleurs, durant les mois d'été, les Anglaises à peau blanche sont de plus en plus nombreuses à porter des tuniques pakistanaises ornées de broderies et munies de longues manches fluides ainsi que des pantalons en lin ; un magnifique témoignage de l'assimilation d'autres cultures dans le paysage britannique. 

Le multiculturalisme n'est pas mort ; c'est une entité naturelle qui nous concerne tous au quotidien. C'est pourquoi le discours du Premier ministre britannique, David Cameron, prononcé lors de la Conférence de Munich sur la sécurité, m'a tellement surprise. En effet, la date choisie était clairement offensive – le jour de la plus grande marche organisée par la English Defence League (Ligue de défense anglaise, classée à l'extrême droite) dans les rues de Luton, pour protester contre la prétendue "islamisation" de la Grande-Bretagne - et, pas une seule fois, David Cameron n'a évoqué le fascisme blanc. Pas un mot non plus sur les propos tenus par la baronne Sayeeda Warsi (femme politique britannique musulmane) sur le caractère de plus en plus "acceptable" de l'islamophobie. En revanche, il a critiqué les musulmans qui vivent en marge du reste de la population, qui adoptent des comportements allant à l'encontre des valeurs britanniques et qui soutiennent des idées extrémistes.

Des "navigateurs culturels

Dès 1994, Roger Ballard, le directeur du Centre for Applied South Asian Studies (Centre d'Etudes Appliquées sur l'Asie du Sud) en Grande-Bretagne, décrivait les jeunes appartenant à la deuxième génération d'asiatiques britanniques comme des "navigateurs culturels. Il les comparait à des bi-linguistes pouvant facilement passer d'une langue à l'autre, selon le contexte et l'auditoire. De la même manière, cette génération était capable de jongler sans peine entre la culture asiatique et la culture anglaise et s'accommoder de codes culturels et religieux différents.


Aujourd'hui, les asiatiques britanniques sont tout aussi à l'aise en jean qu'en shalwar kameez (habit traditionnel d'Asie du Sud), en mangeant des frites avec une fourchette qu'un biryani (plat à base de riz et de viande) avec les doigts. Ils peuvent jurer de la même manière en penjabi ou en anglais et savent aussi bien danser sur de la musique pop que sur de la musique bhangra.

Les risques de la radicalisation

Il est sûr que certaines questions liées à l'extrémisme et à la radicalisation doivent faire l'objet d'un débat. Toutefois, le Premier ministre a commis l'erreur de faire l'amalgame entre deux questions bien distinctes. L'auto-ségrégation est un vrai problème dû entre autres à la migration des habitants de longue date hors de leurs quartiers à mesure qu'ils se mélangent aux niveaux racial et ethnique, à la pauvreté, au racisme, à un taux de chômage élevé, etc.

Les discours extrémistes et la radicalisation des jeunes musulmans sont deux problèmes bien distincts. La plupart du temps, ils ne sont pas dûs à un rejet des valeurs britanniques manifeste mais plutôt à une politique étrangère britannique qui, au fil de l'histoire, a occasionné des dommages collatéraux en causant la mort de civils innocents dans certains pays à majorité musulmane. Les orateurs musulmans radicaux mettent l'accent non pas sur l'intégration ou sur un mode de vie à l'anglaise mais sur des guerres illégales et la mort de civils dans le monde musulman. Ces questions doivent être discutées au grand jour sans être ignorées et les responsabilités partagées.

En Grande-Bretagne, les musulmans profitent de la richesse et de la réussite du pays et ils y participent. Ils paient leurs impôts, exercent des professions libérales en tant que médecins ou avocats, rêvent de jouer au cricket sous les couleurs de l'équipe nationale, se préoccupent de l'éducation de leurs enfants et, en général, mènent une vie heureuse et productive. Les extrémistes jouent sur la peur de l'autre pour promouvoir la haine. C'est pourquoi le multiculturalise est un facteur puissant opur lutter contre les stéréotéréotypes. Et davantage de conversations échangées dans le métro avec des étrangers contribueraient peut-être à combattre cette peur de l'autre.

* Khola Hasan est écrivain et journaliste, spécialisée dans les droits de l'homme et les droits de la femme dans l'islam. Elle est aussi directrice de Albatross Consultancy Ltd.

Article écrit pour le Service de Presse de Common Ground (CGNews).

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