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DEVOLUTION DE POUVOIR

Après le «non», quel avenir pour l'Écosse au sein du Royaume-Uni?

Entretien avec Didier Revest, Maître de conférences en civilisation britannique à l’université de Nice-Sophia Antipolis.

Les nationalistes écossais n'auront donc pas réussi leur pari. Jeudi 18 septembre, leurs compatriotes étaient appelés par référendum à se prononcer sur l'indépendance de leur nation - l'une des quatre composant le Royaume-Uni depuis plus de trois siècles. A l'issue du dépouillement des 32 circonscriptions, ce vendredi 19 septembre, le « non » arrive en tête avec 55,23% des suffrages devant le « oui » (44,70%). Conformément à ce que le Premier ministre a promis durant la campagne référendaire, un processus inédit de dévolution, avec des pouvoirs supplémentaires pour le Parlement écossais, devrait maintenant s'engager ; une entrée en vigueur étant déjà prévue pour 2015. Quelles conséquences ce « non » va-t-il avoir sur l'Ecosse ?

 

JOL Press : Quels pouvoirs supplémentaires le Parlement écossais peut-il se voir octroyer ?

 

Didier Revest : Il y aura tout d’abord plus de pouvoir au plan fiscal. Avec probablement la possibilité, pour le Parlement écossais, de garder une partie plus importante de l’impôt sur le revenu levé en Ecosse, voire de contrôler tel ou tel type d’impôt.

Le deuxième volet est le volet social. Il s’agit de donner encore plus de pouvoir à l’Ecosse afin qu’elle soit en mesure de mieux protéger encore ses services publics et sociaux des choix effectués par Londres, sujet sensible qui a dû contribuer à grossir les rangs du "oui" lors du référendum.

En tout état de cause, les discussions à venir ne pourront guère porter que sur ce genre de questions, car la délégation de pouvoirs en matière de défense ou de macroéconomie par exemple reviendrait à entamer la souveraineté de l’Etat britannique.

JOL Press : Aucune "devolution" en matière de politique étrangère ?

 

Didier Revest : Je ne pense pas. Pour la simple et bonne raison qu’il s’agit là aussi d’une prérogative régalienne de l’Etat britannique ; la perdre mettrait en jeu son existence même.

Notons cependant qu’en ce qui concerne l’industrie de la pêche en Ecosse, le gouvernement écossais exerce déjà un grand pouvoir ; ainsi, lorsque le Royaume-Uni négocie avec l’Union européenne afin de régler des problèmes tels que les types de pêche pratiqués, les quantités autorisées, etc., il délègue en fait son pouvoir à des émissaires écossais.

JOL Press : Glasgow a voté majoritairement en faveur de l’indépendance ; Edimbourg contre… Le référendum aura-t-il "abîm" l’unité nationale écossaise ?

 

Didier Revest : Ce qu’a montré le résultat du référendum, c’est que la société écossaise est extrêmement divisée à tous les niveaux (âge, classe sociale, origine géographique) lorsqu’il s’agit d’envisager son avenir, ses rapports avec l’Angleterre, et son identité nationale.

Mais il ne s’agit pas de quelque chose qui est franchement nouveau. Ces divisions existent avec plus ou moins de prégnance en Ecosse depuis l’union de 1707 avec l’Angleterre.

JOL Press : Il avait fallu deux référendums (en 1979 et 1997) pour que les Ecossais choisissent de créer leurs propres Parlement et gouvernement. Faut-il donc s'attendre à une nouvelle demande de retour aux urnes dans quelques années ?

 

Didier Revest : C’est tout à fait possible, bien que ce soit un processus coûteux et long, et qu’il faille en outre obtenir une majorité en ce sens au parlement d’Edimbourg.

Quoi qu’il en soit, les nationalistes voulaient au moins atteindre la barre des 40% au référendum afin de se trouver dans une situation qu’ils appellent le "neverendum", c’est-à-dire une configuration dans laquelle le nombre de personnes désirant l’indépendance est suffisamment élevé pour justifier à terme la tenue d’un autre scrutin d’auto-détermination. Ayant en définitive obtenu près de 45% des voix, et surtout gagné Glasgow, ils ont des raisons d’espérer.

D’autant plus que les mesures proposées par Londres d’ici janvier 2015 ne satisferont peut-être pas tous ceux qui ont choisi de voter "non" à la suite des promesses tardives faites par le Premier ministre D. Cameron et l’opposition travailliste.

D’un autre côté, on ne peut exclure un scénario à la québecoise. Le Québec a été à deux doigts de se séparer du Canada en 1995. Or, aujourd’hui, le mouvement indépendantiste a perdu de sa force, car le gouvernement canadien a ensuite bien réagi et offert un certain nombre de pouvoirs supplémentaires qui ont raffermi l’autonomie du Québec.

Mais si le gouvernement de Londres ne joue pas les bonnes cartes ou pas au bon moment, il offrira donc de nouveau un bon prétexte aux indépendantistes pour organiser un référendum.

JOL Press : Le gouvernement devrait décider que les membres du Parlement élus dans les circonscriptions écossaises ne soient plus autorisés à voter sur les lois concernant la seule Angleterre. Qu’est-ce que cela changera pour l’Ecosse ?

 

Didier Revest : Si le Parlement de Westminster devient, à certains moments, une chambre uniquement réservée aux députés anglais afin de régler des problèmes propres à l’Angleterre, cela veut dire, fatalement, qu’aucune des trois autres nations n’aura plus d’influence sur ce qu’on y décide.

On peut néanmoins légitimement se demander si c’est ce que recherchent les élus de la périphérie. En effet, l’Angleterre représente plus de 80 % de la population du pays, et, à ce titre, ses décisions auront toujours certaines répercussions en Ecosse, en Galles et en Irlande du Nord.

 

Propos recueillis par Coralie Muller pour JOL Press

 

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Didier Revest est Maître de conférences en civilisation britannique à l’université de Nice-Sophia Antipolis.

 

 

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