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AFFAIRE EDWARD SNOWDEN

Sur Google, Facebook ou Apple, «l'Amérique espionne tout le monde»

Ce pourrait être le scénario d'un thriller hollywoodien. Le 5 juin, un ancien technicien de la CIA, Edward Snowden, révèle au monde l'existence d'un système d'espionnage américain d'une ampleur inédite : les services de renseignements américains espionnent les communications de millions d'internautes par l'entremise des entreprises du secteur les plus utilisées sur la planète : notamment Google, Yahoo!, Microsoft, Apple, AOL et YouTube. Décryptage de ces révélations avec Jean-Marc Manach, journaliste spécialiste des libertés numériques.

Photo DR / Central Intelligence Agency

Le 5 juin, un ancien technicien de la CIA, Edward Snowden, faisait fuiter dans "The Guardian" et "The Washington Post" l'existence d'un système d'espionnage américain d'une ampleur inédite : le programme PRISM. A la demande de la National Security Agency (NSA) ou de la CIA, neuf géants du web sont tenus d'ouvrir aux autorités leurs serveurs informatiques au nom de la lutte contre le terrorisme. Parmi eux, Google, Yahoo!, Microsoft, Apple, AOL et YouTube. 

Recherché par la justice américaine, le "whistleblower" (lanceur d'alerte) de 29 ans s'est exilé à Hong Kong. Il serait aujourd'hui dans la zone de transit de l’aéroport de Moscou, à attendre que l’Equateur lui accorde un sauf-conduit. 

Décryptage des révélations d'Edward Snowden avec Jean-Marc Manach, journaliste spécialiste des libertés numériques.

JOL Press : Pourquoi est-ce davantage scandaleux que les services de renseignements américains aient accès aux données personnelles des utilisateurs de télecommunications plutôt que les géants du web, qui les utilisent à des fins lucratives ?
 

Jean-Marc Manach : L'objectif de Google, Facebook et autres est de cibler les publicités en fonction des utilisateurs ; l'objectif des services de renseignements américains est de ficher des terroristes. Au pire, avec Google et Facebook, on risque de recevoir des publicités mal ciblées ; au pire, avec les services de renseignements américains, on risque d'être accusé de terrorisme.

Par ailleurs, avec Google ou Facebook, vous avez une possibilité de recours, pas avec les services de renseignements américains.

Enfin, quand Google et Facebook veulent gagner de l'argent, donc rendre service aux utilisateurs, la NSA, elle, veut espionner les télécommunications de tout le monde. La démocratie n'en sort pas grandie.

JOL Press : Les Européens sont-ils également espionnés via le système PRISM ? 
 

Jean-Marc Manach : Le système PRISM ne représente qu'une petite partie des révélations faites par Edward Snowden. PRISM est le code donné par la NSA pour accéder aux serveurs de Facebook, Google, etc. Edward Snowden a aussi révélé qu'il existait un espionnage massif des télécommunications au niveau mondial. Les Américains espionnent tout le monde.

Et ils ne sont pas les seuls. On a appris la semaine dernière que les services de renseignements britanniques possèdent 200 câbles sous-marins leur permettant d'espionner 600 000 télécommunications par jour. Par jour ! Tout le monde est espionné.

Edouard Snowden bloqué depuis plusieurs jours à l’aéroport de Moscou Cherermetievo, attend que sa situation se débloque. Arrivé dimanche 23 juin de Hong Kong et recherché par Washington pour ses révélations fracassantes sur un programme d'espionnage numérique du renseignement américain, il a demandé l’asile politique à l’Equateur, qui tarde à lui donner une réponse. Photo : zennie62/flickr cc.

JOL Press : Vous, le lecteur, moi : il est donc probable que nos emails, nos messages Facebook, etc, soient espionnés ?
 

Jean-Marc Manach : Ce que veulent les services de renseignements américains, c'est identifier les amis des amis des suspects. Or, dans l'espèce humaine, on est tous à quatre degrès de séparation. La NSA espionne ceux qui sont à partir de deux degrès de séparation. On a donc tous une probabilité non négligeable d'être considéré comme l'"ami" d'un terroriste. 

JOL Press : Un système d'espionnage similaire existe-t-il en France ? 
 

Jean-Marc Manach : La France dispose elle aussi de stations d'écoute des télécommunications. Le système a été baptisé "Frenchelon". J'ai rencontré il y a deux ans un haut responsable de la DGSE [Direction générale de la sécurité extérieure, ndlr] qui m'a confié que la France fait partie des leaders des télécommunications dans le monde. 

Pour autant, la France ne dispose pas du même budget que les Anglo-saxons ; elle ne peut pas, comme eux, espionner toutes les télécommunications.

JOL Press : Quel serait selon vous le juste équilibre entre sécurité nationale et protection des données personnelles ? 
 

Jean-Marc Manach : Il faut plus de contrôle des services de renseignements. Un triple contrôle : politique, judiciaire, et par une autorité indépendante. Il faut aussi mettre fin à l'espionnage automatique, espionner les seuls suspects. Sinon, les services de renseignements violent la présomption d'innocence, et donc la démocratie.

Propos recueillis par Coralie Muller pour JOL Press

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