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DEUX ANS APRÈS TAHRIR... ENTRETIEN

M. Lavergne: «Pas de révolution de la diplomatie égyptienne avec M. Morsi»

La révolution égyptienne a deux ans. Après une longue période de reconstruction, l’Égypte s’est trouvé un chef, en la personne de Mohamed Morsi. Un islamiste au pouvoir aurait pu changer bien des choses sur la scène internationale. Et pourtant, selon Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS, la diplomatie internationale n’a pas tellement changé de positionnement.

Mohamed Morsi rencontre Leon Panetta, ancien secrétaire américain à la Défense, le 31 juillet 2012. Photo : Secretary of Defense/Flickr / cc

Mohamed Morsi, en maître de l’Égypte, a réussi en quelques mois de pouvoir à s’imposer sur la scène internationale.

Deux ans après la révolution qui a fait tomber Hosni Moubarak pour, plus tard, porter les Frères Musulmans à la présidence, la communauté internationale a adopté un nouveau regard sur le pays. Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS, analyse pour JOL Press les nouveaux équilibres de la diplomatie égyptienne.

JOL Press : Deux ans après la révolution et l’arrivée des Frères musulmans au pouvoir, quel est le visage de la nouvelle diplomatie égyptienne ?

Marc lavergne : Le nouveau pouvoir a toujours voulu être prudent et ne pas bouleverser la diplomatie déjà en place.

Nous avons assisté à un changement de tonalité plus qu’à un changement de positionnement effectif. Les traités internationaux en vigueur ont été respectés et il en est de même de l’accord de paix de 1979 entre Israël et l’Égypte.

Le pays continue de jouer son rôle d’intermédiaire au Moyen-Orient et certaines relations ont commencé à se pacifier, notamment, avec l’Iran.

Le problème entre l’Iran et l’Égypte résidait auparavant dans la proximité que cultivait Hosni Moubarak avec l’Occident et Israël. Hosni Moubarak représentait les intérêts occidentaux aux yeux des Iraniens. Aujourd’hui, cette relation s’est améliorée, mais dans les faits, cela n’a que peu de conséquences pratiques.

La diplomatie égyptienne est également plus proche de l’Arabie Saoudite.

JOL Press : En raison du rapprochement religieux entre les deux pays, dans la mesure où les Frères musulmans, comme les Saoudiens, sont sunnites ?

Marc Lavergne : Il y a un double jeu de l’Arabie Saoudite, du Qatar et d’une manière générale de tous les pays du Golfe envers l’Égypte.

Certains intérêts sont partagés entre les deux régions, mais il y a également un grand sentiment de méfiance de l’Arabie Saoudite vis-à-vis de la nouvelle Égypte.

L’Arabie Saoudite préférait le régime d’Hosni Moubarak car derrière son image de temple de Dieu, l’Arabie Saoudite n'en reste pas moins le temple de la corruption morale et financière, le royaume de la perversion des mœurs.

L’Arabie Saoudite est un pays fragile et les deux millions d’expatriés égyptiens qui y vivent peuvent être choqués par cette perversion. C’est un facteur de déstabilisation qui peut être amplifié avec les Frères musulmans au pouvoir, car eux seuls sont de vrais croyants.

Pourtant, l’Égypte a besoin de l’Arabie Saoudite et de son argent. De leur côté, les Saoudiens donnent de l’argent, pas trop, juste assez pour tenir les Égyptiens en laisse.

JOL Press : Les relations entre l’Égypte et Israël ne semblent effectivement pas avoir souffert de l’arrivée des Frères musulmans en Égypte, pourtant, Mohamed Morsi a récemment qualifié les juifs de "fils de chiens". Pensez-vous que la diplomatie israélo-égyptienne pourrait être amenée à s’aggraver ?

Marc Lavergne : Je ne pense pas. Il s’agit d’une sorte de cri du cœur plutôt que d’une parole politique. C’est assez démagogique de la part de Mohamed Morsi et cela ne résonne pas aux oreilles des Égyptiens.

L'Égypte est un pays de paysans qui embrassent la main qui les nourrit. Cela fait 34 ans que le traité de paix a été signé et il y a beaucoup d’intérêts économiques communs entre Israël et l’Égypte. Les Égyptiens le savent et n’iront jamais très loin dans la provocation.

JOL Press : Le comportement de la communauté internationale envers l’Égypte a-t-il également changé depuis l’arrivée des Frères musulmans au pouvoir ?

Marc Lavergne : La diplomatie internationale a nécessairement changé. Une grande partie des personnalités qui formaient les milieux d’affaires et le gouvernement est tombée en même temps que le régime de Moubarak.

L’Union pour la Méditerranée conclue entre Hosni Moubarak et Nicolas Sarkozy est également tombée. Du jour au lendemain, tout a disparu, mais la diplomatie n'est pas plus mauvaise, car au fond, cette révolution n’a été que de la poudre aux yeux du public.

Washington, tout comme les Occidentaux, a joué le jeu de cette révolution pour se débarrasser des vieillards et des corrompus qui faisaient le paysage politique égyptien.

L’Occident estime aujourd’hui que les islamistes de la classe moyenne égyptienne seront mieux à même d’assurer leurs intérêts.

Il faut dire que l’Occident avait très peur de la succession d’Hosni Moubarak, qui avait, peu avant sa chute, désigné son fils pour prendre sa suite.

Il y avait un risque d’embrasement de la région et, aujourd’hui, celle-ci est pacifiée. Les vrais problèmes de l’Égypte peuvent désormais être résolus pour le plus grand intérêt de l’Occident.

JOL Press : Le président Mohamed Morsi s’est récemment prononcé contre l’intervention militaire au Mali. Comment analysez-vous cette décision ? 

Marc Lavergne : Elle est tout à fait logique. Et c’est là l’autre problème de l’Égypte. Elle est totalement ignorante du reste du monde. Entourée par des déserts, elle méprise ce qui l’entoure.

Ce jeu est très opportuniste pour Mohamed Morsi. De cette manière, il soutient les musulmans, les victimes comme les agresseurs, car soutenir l’islam est le crédo idéologique de base des Frères musulmans.

Mais le président égyptien a également une grande peur de cette crise car le Mali n’est pas si loin et un phénomène de contagion doit être évité.

Dans le Sahel, tout circule vite, le Soudan, arbitre du terrorisme, est frontalier. La Libye est déstabilisée et abrite un grand couloir de circulation d’armes, résultat de l’intervention de l’Otan.

La peur des terroristes est grande au Caire, bien que les gens d’Aqmi aient certainement des relations avec les Frères musulmans égyptiens.

Propos recueillis par Sybille de Larocque pour JOL Press

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