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CHRÉTIENS EN ORIENT

Les espoirs révolutionnaires des coptes se sont envolés

Quel avenir pour les chrétiens coptes dans une Egypte de plus en plus islamisée ? Ce dernier semble sombre, tel qu’en témoigne l’actualité des attaques et des attentats dont ils sont régulièrement victimes. Christine Chaillot, spécialiste de la question, répond à nos questions.

Photo : fran001@yahoo.com/Flickr / cc

Les quelques jours qui se sont écoulés depuis le coup d’Etat mené par l’armée contre le président Mohamed Morsi ont été synonymes d’enfer pour la communauté chrétienne d’Egypte.

Victimes de nombreuses attaques, ils sont désormais la cible des islamistes à qui le pouvoir a été repris.

Etat des lieux avec Christine Chaillot spécialiste de la question.

Christine Chaillot œuvre pour le dialogue pratique entre les Églises orthodoxes et orthodoxes orientales. Ses livres, articles et conférences permettent de faire connaître à un large public les très anciennes Églises du Moyen-Orient, de l'Éthiopie et de l'Inde

JOL Press : Les Coptes sont victimes de nombreuses attaques depuis le coup d'Etat de l'armée contre Mohamed Morsi. Comment expliquez-vous ce climat de défiance à l'égard des chrétiens d'Egypte ?
 

Christine Chaillot : Tout d’abord, il faut préciser que les violences faites aux Coptes en Egypte ont débuté dès les années 1970 (Les Coptes d’Egypte. Discriminations et persécutions (1970-2011). Les observateurs constatent que les attaques visant les églises et les tensions interconfessionnelles ont sensiblement augmenté après l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans en 2011. On parle d’une cinquantaine de chrétiens tués.

Les violences continuent, toujours pires : le 11 juillet, un copte a été retrouvé mort, après avoir été décapité dans le nord du Sinaï.

Puis, ce qui peut nous paraître paradoxal de l’extérieur, c’est que ces violences ont continué après la révolution, en particulier de la part de certains salafistes. Il ne s’agit donc nullement d’un phénomène nouveau qui aurait débuté sous la présidence de Mohamed Morsi.

Voilà des décennies que les mentalités ont changé peu à peu en Egypte, jusqu’à devenir très islamistes pour une partie de la population, et cela par l’intermédiaire des discours de chefs islamistes politiques et religieux ainsi que par les médias, journaux, radio, télévisions, et par Internet et les blogs.

On a par exemple expliqué à des gens simples vivant à la campagne et dans les banlieues qu’il fallait être de bons musulmans et voter pour tel ou tel parti musulman/islamiste et que l’islam était la solution à tous les problèmes.

Mais on trouve aussi nombre d’Egyptiens intellectuels et bourgeois convaincus par cette idéologie. Il est très difficile à présent de parvenir à rechanger ces mentalités, parfois malheureusement devenues haineuses et violentes.

Dans ces conditions, le grand imam de la mosquée Al-Azhar en poste depuis 2010, Ahmed al-Tayyeb, et qui représente, en principe, l’islam sunnite, tente de maintenir un islam libéral et modéré, respectueux des non musulmans.

Rappelons que le grand imam avait proposé la formation d’un conseil appelé « La Maison de la Famille égyptienne » rassemblant des groupes musulmans et chrétiens afin d’œuvrer à leur dialogue, avec des rencontres dès mars 2011.

Ce fut une des erreurs de Mohamed Morsi : il avait promis d’être un président démocratique, mais il n’a fait que soutenir des vues ainsi qu’un programme politique très islamisants, ce qui a bien sûr profondément déplu aux chrétiens d’Egypte.

JOL Press : Comment la communauté chrétienne d'Egypte a-t-elle vécu cette année de présidence islamiste de l'Egypte ?
 

Christine Chaillot : Mal, parce que leurs espoirs d’après la révolution se sont envolés. On est arrivé à un niveau de chaos, sans protection des biens et des personnes. Les coptes ainsi que des musulmans libéraux ont constaté que le président Morsi mais aussi les Frères musulmans et les salafistes membres du Parlement ont voulu une islamisation directe du pays.

La communauté chrétienne d’Egypte a témoigné de son désaccord avec la politique de Mohamed Morsi, en particulier lors de très nombreuses manifestations, semaine après semaine, auprès des musulmans opposés au programme de Morsi et des islamistes.

Un Copte grand défenseur du concept de citoyenneté pour tous, Samir Morcos, qui avait été choisi pour travailler avec Mohamed Morsi, a rapidement démissionné en constatant que le président ne l’informait de rien.

Quant au nouveau patriarche Tawadros II, dès sa nomination début novembre 2012, il a fait comprendre qu’il voulait que sa communauté soit protégée, en affirmant que l’Etat a le devoir de protéger ses citoyens face à la discrimination ; ou en rappelant à la télévision que l’application de la loi islamique (charia) est inacceptable (cf Article 2 de la Constitution égyptienne).

Le 19 novembre 2012, le pape Tawadros II a parlé des défis politiques qui attendaient l’Egypte : il a alors fait appel aux responsables qui devaient à ce moment-là rédiger la nouvelle Constitution, afin qu’elle soit favorable à tous les Egyptiens ; or cette dernière a été rédigée par une assemblée dominée par les islamistes, et la nouvelle Constitution, acceptée alors par une majorité du peuple égyptien, s’est révélée discriminatoire pour les non musulmans, car son texte permet une application plus stricte de la charia.

Et lors de sa première interview officielle à la suite de l’attaque de la cathédrale copte orthodoxe le 7 avril 2013, le pape Tawadros a déclaré que les gouvernants de l’Egypte négligeaient les coptes. Cette attaque a été considérée comme étant la plus grave crise interconfessionnelle depuis l’arrivée de Mohamed Morsi au pouvoir en juin 2012.

Le bilan des violences du 7 avril qui ont éclaté entre musulmans et chrétiens près de la cathédrale copte du Caire a fait huit morts à l’issue des obsèques de quatre coptes tués la veille lors de violences confessionnelles à El Khessous, au nord de la capitale égyptienne.

En un an, les chrétiens d’Egypte se sont sentis plus marginalisés, ignorés et négligés que jamais par les Frères musulmans et par Mohamed Morsi, le chef d’Etat représentant du même groupe. Peu de mesures ont alors été prises pour les protéger de différents types de violence et l’on a assisté à des attaques contre des personnes, des églises, contre les biens des Coptes mais également à des kidnappings avec rançons, des enlèvements de jeunes filles coptes.

JOL Press : Que cherchent aujourd'hui les coptes d'Egypte ? Se rangent-ils dans un camp politique ?
 

Christine Chaillot : Les coptes d’Egypte ne cherchent rien de très nouveau, sinon le respect de leurs droits en tant que citoyens égaux avec les autres Egyptiens. Les coptes suivront les politiciens qui prôneront une véritable démocratie et qui respecteront donc leurs droits de citoyens égyptiens à tous les niveaux.

Le soir de la présentation du nouveau gouvernement égyptien, on a entendu parler de l’imam al-Tayyeb autant que du patriarche copte orthodoxe Tawadros II. Ce dernier a alors insisté, utilisant un vocabulaire chrétien plutôt que politique, sur « une transition pacifique pour tous les Egyptiens […] sans exclure personne, et sans aucune discrimination envers personne […] et que tous les Egyptiens puissent vivre dans l’amour et l’harmonie ».

Le jour qui a précédé son élection, lorsqu’on lui a posé la question : « Si vous êtes élu pape demain, quelle sera votre relation avec l’islam ? » Tawadros II a répondu : « Une relation de paix, d’amour, et de grand respect. Je me comporterai avec eux comme un citoyen égyptien, un serviteur de l’État ».

C’est donc ce principe de citoyenneté qui doit être avant tout respecté pour tous, les musulmans libéraux et laïcs, les coptes et les non musulmans en Egypte. La difficulté actuelle consiste à trouver le dialogue entre les deux partis opposés, islamistes et autres, et à recréer une unité nationale.

JOL Press : De nombreux témoignages circulent aujourd'hui témoignant de l'envie de jeunes coptes de quitter l'Egypte pour vivre ailleurs. Cette communauté est-elle amenée à disparaître ?
 

Christine Chaillot : Il faut dire qu’en raison du problème principal des Egyptiens qui est, dans la vie quotidienne, avant tout économique, on voit aussi de nombreux musulmans chercher à quitter le pays, et pas seulement des jeunes.

Le chômage n’a fait qu’augmenter sous le règne de Mohamed Morsi et la vie est de plus en plus chère. Ceci dit, j’entends des jeunes coptes vivant en Egypte me dire qu’ils n’en peuvent plus de la situation politique, qu’ils ont besoin de souffler et donc d’aller étudier ou vivre à l’étranger. Mais, proportionnellement parlant, seul un très petit nombre parvient à obtenir un visa, en particulier ceux qui ont déjà des membres de leurs familles vivant hors d’Egypte et qui peuvent les accueillir là où ils se sont établis depuis déjà quelques décennies, principalement en Amérique du Nord, en Europe et en Australie.

D’autres parviennent à sortir de différentes façons, parfois en allant d’abord dans un pays d’Europe orientale ou même d’Asie, avec pour objectif de rejoindre un pays dit « occidental ». On entend aussi parler d’un certain nombre de coptes qui sont allés s’installer en Géorgie, un pays chrétien.

Quant à la question de la disparition des coptes en Egypte, elle n’est pas à l’ordre du jour. Les Coptes représentent la plus grande communauté chrétienne du Moyen-Orient, environ 7 à 8 millions (environ 10% de la population égyptienne). Il faudrait des années pour imaginer que cette communauté disparaisse d’Egypte, pays que les coptes chérissent et ne quittent que dans des cas extrêmes, pour leur sécurité et une vie plus calme par exemple, ou pour mieux gagner leur vie à l’étranger.

Le cas des chrétiens d’Egypte est très différent de celui des chrétiens d’Irak où l’on a vu le nombre de chrétiens diminuer de moitié en quelques années, suite à l’occupation américaine et aux violences qu’ils ont subies. On dit qu’ils sont à présent moins d’un demi-million ; et ce sont les plus démunis qui n’avaient pas les moyens financiers pour quitter le pays qui sont encore là.

Informations pratiques

> Christine Chaillot est l’auteur de :

Les Coptes d’Egypte. Discriminations et persécutions (1970-2011), paru aux éditions de l’Oeuvre, Paris, 2011, Préface d’Antoine Sfeir, directeur des Cahiers de l’Orient,

Vie et spiritualité des Églises orthodoxes orientales des traditions syriaque, arménienne, copte et éthiopienne, paru aux éditions Le Cerf, Paris, mars 2011.

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