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VOTE DES COPTES

Al-Sissi, «sauveur» contre l'extrémisme pour les chrétiens d’Égypte

Entretien avec Christian Cannuyer, historien et égyptologue spécialiste des Coptes.

Il a largement contribué à destituer, en juillet dernier, l’ancien président Mohamed Morsi, issu des Frères musulmans. Il est aussi le grand favori de l’élection présidentielle qui débute le 26 mai. Le maréchal Abdel Fattah al-Sissi pourra largement compter sur le vote des Coptes, principale communauté chrétienne d’Égypte régulièrement touchée par la violence, qui le voit comme un « sauveur » contre les extrémistes.

Église copte de Saint George au Caire, Égypte. Photo: Gary Ku / flickr-cc

JOL Press : Comment a évolué la situation des Coptes depuis la destitution de Mohamed Morsi en juillet dernier ?
 

Christian Cannuyer : Au lendemain de la destitution de Mohamed Morsi, les Coptes ont été les cibles de la rancœur des Frères musulmans et de leurs partisans. Dans la mesure où le pape Tawadros II avait approuvé l’intervention de l’armée, on a accusé les chrétiens d’avoir été à l’origine du processus de déposition de Morsi, alors que celle-ci a été soutenue par l’énorme mouvement populaire Tamarrod, regroupant des millions de citoyens, toutes confessions confondues.

Mais dès juillet 2013 des représailles violentes ont touché la communauté copte. Elles se sont multipliées après que, le 14 août, l’armée eut écrasé sans ménagement le dernier carré des Frères qui résistaient à la place Rabi’a al-Adawiyya [au Caire], avec une brutalité meurtrière dont certains voudront faire payer le prix aux Coptes.

Près de 80 églises furent incendiées, des centres communautaires saccagés, des chrétiens victimes de violences physiques, quelques assassinats… Depuis, la situation s’est apaisée. Les chrétiens ont commencé à réparer les dégâts. Mais la tension reste vive et il ne se passe pas une semaine sans qu’on signale l’une ou l’autre violence, meurtres à connotations religieuses, kidnappings, etc.

JOL Press : Que représente le maréchal Abdel Fattah al-Sissi pour la communauté copte d’Égypte ?
 

Christian Cannuyer : Pour le moment, c’est clair : le sauveur. Celui qui a empêché les Frères musulmans de faire main basse sur toute la société égyptienne, avec tout ce que cela comportait de dangers pour les chrétiens… Mais certains Coptes n’oublient pas que le maréchal Abdel Fattah al-Sissi porte sans doute une part de responsabilité, en tant que membre du Conseil suprême des Forces armées, dans la répression sanglante d’une manifestation de jeunes chrétiens au Caire en octobre 2011, qui avait fait plusieurs morts. Par ailleurs, je sais que des Coptes considèrent avec perplexité le fait que l’épouse de ce musulman extrêmement pieux porte le voile intégral…

JOL Press : Tous les Coptes sont-ils prêts à voir un homme de l’armée prendre le pouvoir ?
 

Christian Cannuyer : Dans le contexte actuel, la très grande majorité des Égyptiens se résignent à considérer que le recours à un militaire comme Sissi est un moindre mal. Mais beaucoup observent avec inquiétude le retour des mauvaises habitudes de l’ancien régime (dont tous les présidents furent aussi des militaires), notamment la brutalité de l’appareil policier et le caractère expéditif de la justice, qui ne frappe pas seulement les islamistes irrédentistes mais aussi les jeunes laïcs qui osent manifester…

Maints Coptes, surtout des jeunes, qui ont participé aux journées d’espérance de la place Tahrir, seront prêts à reprendre la lutte pour une société vraiment démocratique et citoyenne dès lors que le régime Sissi s’orienterait vers un profil excessivement autoritaire et reviendrait pour ainsi dire à la case de départ… Même et peut-être surtout pour les Coptes, le mouvement initié en 2011 ne peut être enterré.

Tawadros II, pape des Coptes d'Egypte. Photo: Dragan Tatic/ flickr-cc

JOL Press : Quelle est la position du pape Tawadros II sur la question des élections ?
 

Christian Cannuyer : Lorsqu’il a été élu pape en novembre 2012, Tawadros II a clairement fait savoir qu’il se mêlerait moins de politique que son prédécesseur Shenouda III, laissant aux laïcs la responsabilité de leur engagement citoyen. Mais il a dû monter un peu malgré lui au créneau dès décembre 2012 pour s’opposer à la Constitution à la saveur très islamiste que firent passer en force les Frères musulmans, puis pour soutenir la destitution de Morsi en juillet 2013 et enfin lors du référendum pour la nouvelle Constitution en janvier dernier.

"Je ne peux pas rester muet quand le bien du pays est en jeu ou quand la population tout entière est dans la rue", avait-il déclaré. Mais cette fois, il a choisi de ne pas interférer dans le choix des chrétiens. Il s’est refusé à indiquer une quelconque préférence entre les deux candidats en lice et a enjoint au clergé d’en faire autant. Il y a chez lui, je crois, une volonté sincère de retirer petit à petit l’Église du champ politique, où elle a été naguère trop présente…

JOL Press : Qu’attendent les Coptes du prochain président égyptien ?
 

Christian Cannuyer : Comme tous les Égyptiens, d’abord qu’il remplisse leurs ventres. C’est-à-dire l’amélioration d’une situation économique épouvantable, et plus de justice sociale. Et puis, bien sûr, le retour à la sécurité au quotidien, la fin des violences et de la dérégulation, la stabilité… Un audacieux programme de revalorisation de l’éducation. Toutes choses qui seraient de nature à faire reculer l’ignorance aveugle, qui est souvent à la source de la haine interreligieuse.

Propos recueillis par Anaïs Lefébure pour JOL Press

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Christian Cannuyer est historien, égyptologue, spécialiste des Coptes et enseignant à l’Université catholique de Lille. Il est l’auteur de nombreux articles et ouvrages d’égyptologie, de coptologie et d’histoire des religions.

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