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DROGUE EN ÉGYPTE

Narguilés, haschich: pourquoi les Frères musulmans ferment les yeux

Malgré les lourdes peines qu’ils encourent, des milliers d’Égyptiens se droguent régulièrement, en dépit (ou à cause ?) du gouvernement islamique conservateur. Une pratique qui se démocratise de plus en plus - notamment chez les populations pauvres - et que les Frères musulmans ne répriment pas forcément, par crainte de perdre une partie de leur électorat.

Fumeur de narguilé dans le désert égyptien, 2008 © Claus Rebler / flickr-cc

Le minuscule café d’Um Salma est niché dans un dédale de ruelles du bidonville de Sayeda Aisha, qui abrite le tombeau d’Aisha, jeune épouse du prophète Mahomet. En poussant les portes du café – semblables à celles d’un saloon –, un nuage âcre de fumée de haschich assaille les sens. À l'intérieur, une dizaine d’ouvriers assis sur des tabourets en bois se groupe autour des narguilés.

L'eau gargouille à chaque bouffée prise à travers le long et mince tuyau du narguilé. La musique traditionnelle égyptienne – celle sur laquelle vous pouvez imaginer une femme faire la danse du ventre, évoquant le Sahara  grésille sur un vieux lecteur de cassettes. Sous les néons des lampes, les clients plaisantent sur les dernières nouvelles du bidonville. Et ils finissent totalement défoncés.

Les bouffées de haschich créent des liens

Ces hommes disent qu’ils sont une communauté, mais les discussions politiques sont « haram », c’est-à-dire interdites. La politique engendre la division. Les bouffées de haschich partagées dans le café d’Um Salma créent des liens.

Um Salma, soixante ans, veuve et fervente musulmane drapée dans une écharpe gris-brun couvrant ses cheveux et sa poitrine, est la « gardienne » peu probable d'un des plus anciens passe-temps égyptiens. Même si elle permet cette activité illégale, elle est loin d'être considérée comme une paria ici.

Arrangements avec la police locale

Son café « Dulab » - le mot arabe pour désigner une armoire où sont gardés des biens précieux, loin des regards indiscrets - est l'un des nombreux sanctuaires de cette ville antique de fumeurs de haschich.

En dépit du gouvernement musulman conservateur égyptien et de ses peines sévères à l’encontre des drogues, les clients d’Um Salma ne craignent pas l'application des lois en fumant la résine collante brune, ou sa sœur schwag, connue ici sous le nom de bango. Ils disent qu’ils ont un arrangement avec la police locale, qui vient rarement les ennuyer.

Le haschich, une pratique traditionnelle pour « se détendre »

Depuis les ouvriers du XIXème siècle qui choquaient Napoléon avec leur amour sans bornes pour la substance hallucinogène, à l'élite contemporaine, professionnelle en la matière – dont fait partie, selon la rumeur, l'ancien président égyptien Anouar el-Sadate –, l’Égypte est continuellement dans les vapes.

« Tant de gens le font », raconte Hazem Amin, un vendeur de 27 ans, résidant au Caire. « Mes amis disent que cela ne devrait pas être un crime, parce que la vie est tellement difficile. Les gens ont besoin d'un moyen de se détendre ».

L’habitude de fumer du haschich en Égypte remonte à peu près au XIIème siècle, selon un rapport de l'université de Columbia. À l'époque, les musulmans mystiques soufis prenaient de la drogue pour atteindre l'extase spirituelle.

Aujourd'hui, il est surtout populaire chez une grande majorité de travailleurs pauvres, comme ceux qui viennent chez Um Salma fumer le narguilé ou des joints pour se détendre en pleine crise politique et économique.

8,5% d’Égyptiens accros à la drogue, surtout chez les plus pauvres

Selon une étude du gouvernement datant de 2007, sur environ 80 millions d’Égyptiens, 8,5% sont « accros » à différents types de drogues, dont le haschich. Le nombre de fumeurs occasionnels de haschich est censé être beaucoup plus élevé. Les personnes travaillant dans la prévention de la toxicomanie et les thérapeutes de la capitale disent qu'il y a probablement 10 millions, voire peut-être même 15 millions de consommateurs occasionnels.

La défonce est une évasion qui ne coûte pas cher. Dans le café d’Um Salma, quatre « têtes » de haschich mélangé à du tabac, placées au-dessus du conduit d'eau du narguilé et brûlées avec du charbon, coûtent seulement 0,75 dollar.

« Il est fumé par les membres des classes inférieures, qui commencent à l’utiliser lors d'événements comme les mariages, ou pour réduire le stress », explique le Dr Nagwa Ibrahim, directeur d'un projet de sensibilisation aux drogues, commencé par Amr Khaled, un prédicateur musulman populaire sur la télévision égyptienne.

En 2010, l'Egypte a lancé une campagne de prévention anti-drogue. Ici, un homme fume un joint le jour de son mariage (capture d'écran / Anti-drug campaign - BatesEquityEgypt)

Des condamnations pouvant aller jusqu’à la peine de mort

La consommation de haschich ou d’autres drogues est une infraction criminelle grave. Le trafic de substances illicites est passible de mort, et la possession de petites quantités peut conduire à des condamnations à perpétuité, pour les toxicomanes comme pour les utilisateurs occasionnels.

L'Égypte est l'un des 32 pays ayant des lois rendant obligatoire la peine de mort pour certaines infractions relatives aux drogues, même si elle se situe en dessous de l'Iran, de la Chine et de l'Arabie Saoudite en nombre de délinquants réellement exécutés.

Selon Amnesty International, au cours des dix dernières années, l'Égypte a connu une baisse importante du nombre d'exécutions. Mais parce que les prisons égyptiennes sont gérées par le très sécurisé ministère de l'Intérieur, il n'existe pas de statistiques disponibles. En 2010, un citoyen britannique d'origine égyptienne, Pierre Wassef, a été condamné à une peine de 25 ans dans une prison égyptienne ultra-sécurisée pour trafic de drogue, une condamnation dont certains groupes de défense des droits disent qu’elle est controversée

Ces sanctions sévères semblent pourtant subir une influence étrangère, peut-être venue de Washington.

Les lois égyptiennes anti-drogue sous le patronage américain ?

Les lois égyptiennes sur les drogues ont été adoptées sous la présidence de Gamal Abdel Nasser dans les années 1950-1960. Peu de temps après, l'Égypte était placée sous le patronage financier des États-Unis.

Parce que le gouvernement égyptien a longtemps boudé la transparence, il est impossible de savoir avec certitude si les États-Unis ont fait pression sur l’Égypte pour adopter des sévères dispositions anti-drogue. Selon la Harm Reduction Coalition, un réseau de défense américain en matière de politique et de réforme de la santé publique, les pays qui tentent de mener une politique indépendante sur les drogues courent le risque de perdre l'aide cruciale des États-Unis. L'Égypte est l'un des plus grands bénéficiaires de l’aide de Washington, et une petite partie de cette aide est destinée à la formation d’agences anti-drogue.

Mais comme la plupart des Égyptiens pourraient vous le dire, les sévères punitions n’ont pas fait grand-chose pour empêcher la consommation.

Une application plutôt laxiste de la loi

Les personnes travaillant pour la prévention de la toxicomanie disent que l'application laxiste de la loi depuis le soulèvement en Égypte il y a deux ans a contribué à une augmentation de la consommation de drogues et au mépris général des lois nationales sur les drogues. Les citoyens fument ouvertement dans les rues. Si les services de sécurité interviennent, un petit bakchich résout généralement le problème. Les autorités elles-mêmes sont connues pour être impliquées dans le commerce.

« Vous allez en prison et vous pouvez encore avoir accès aux drogues là-bas », raconte Wael, un ancien toxicomane devenu thérapeute dans une des cliniques de désintoxication présentes en Égypte.

« Combien coûte le haschich ? », le site internet qui pose les tarifs

Et comme clin d'œil à la libéralisation informelle du cannabis par la population, des courageux internautes fumeurs de haschich ont lancé une carte de tarification en ligne pour les fumeurs soucieux de leur argent.

Le site el7asheshbkam.com –ou « Combien coûte le haschich ? »– permet aux acheteurs de poster anonymement leur emplacement au Caire, et le prix qu'ils ont payé pour une petite quantité de haschich. Le site présente un tableau des variations des prix du haschich. Et des milliers d'internautes l’utilisent.

Qu’en dit le Coran ?

Même si les Frères musulmans contrôlent le pays, une vieille croyance selon laquelle l'islam n'interdit pas explicitement le haschich atténue quelque peu l’appel des islamistes plus conservateurs à réprimer la consommation.

« Mon voisin est très pieux. Il prie cinq fois par jour à la mosquée, mais fume tous les jours », raconte Shady Mohamed, 43 ans, résidant au Caire. « Il dit que seul l'alcool est mentionné [en tant que substance interdite] dans le Coran ».

Le livre saint des musulmans interdit en effet la consommation d'alcool, mais ne dit pas si le haschich, qu’il n’est pas mentionné, est interdit ou toléré.

Les Frères musulmans craignent de perdre leur électorat s’ils condamnent la consommation de haschich

Et alors que les islamistes peuvent s'opposer à son utilisation, la consommation de haschich et la dépendance ne devraient pas être condamnées, disent certains leaders des Frères musulmans. Ils pensent que la cure de désintoxication est peut-être la meilleure façon de traiter ce qu'ils considèrent comme un profond problème social.

« Nous ne pensons pas qu’il faille le criminaliser. Nous croyons dans le traitement bienveillant des consommateurs de drogues, comme prescrit par les principes de la charia [loi islamique]», a déclaré Ali Ahmed Mohamed Omran, leader du Parti Liberté et Justice des Frères musulmans, dans la province de Minya. « Le haschich est criminalisé maintenant, mais cela n'a pas empêché les gens de consommer des drogues ».

Ali Ahmed Mohamed Omran dit que les islamistes se gardent bien de condamner une pratique si populaire auprès des classes les plus pauvres, qui constituent le cœur de leur base politique.

« Ils ont parlé d’interdire l'alcool, les bikinis et d'autres choses, mais jamais les drogues », ajoute-t-il. « S’ils refusent aux gens le haschich, les gens vont se mettre en colère et cesser de les soutenir ».

Et donc malgré le spectre de peines draconiennes, le café d’Um Salma reste ouvert.

GlobalPost / Adaptation : Anaïs Lefébure pour JOL Press

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