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APPRENTISSAGE DE LA DÉMOCRATIE

«En Égypte, la révolution n'a pas encore commencé»

Un an après son arrivée à la présidence, le président Morsi est la cible d’opposants virulents, animés par de nombreuses revendications. Pourtant, le pouvoir tient bon, et ce n’est pas cette manifestation du 30 juin, qualifiée d’historique par les opposants aux Frères musulmans, qui affaiblira la présidence. Explications avec Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS.

Photo : Moe Adel/Flickr / cc

Depuis un an que dure la présidence des Frères musulmans en Egypte, les manifestants n’ont que très rarement quitté les rues du Caire et d’ailleurs. Leurs revendications sont nombreuses : plus d’argent, plus de liberté et moins de Frères musulmans.

Cible de tous les opposants, Mohamed Morsi est régulièrement appelé à la démission. L’ambiance est encore révolutionnaire, et, pour Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS, cette révolution n’a d’ailleurs pas commencé. Pour changer le système, les Egyptiens doivent d’abord faire l’apprentissage de la démocratie, un processus qui pourrait bien durer plusieurs années.

Un an après l’arrivée de Mohamed Morsi au pouvoir, quel bilan peut-on tirer de la politique menée par les Frères musulmans ?
 

Marc Lavergne : Du point de vue des Frères musulmans, cette première année de mandat a été un semi-échec. Ils sont parvenus à s’installer mais n’ont pas réussi à mettre la main sur tous les leviers du pays et ils ont aujourd’hui un pouvoir qui tient plus de l’apparence que de la réalité.

Ils bénéficient du soutien de l’armée et des Etats-Unis, bien que ce dernier soutien soit moins fervent qu’auparavant, mais ils n’ont pas réussi à changer l’administration et ne contrôlent pas les postes tels que l’économie ou les finances.

Sur le plan international, ils sont parvenus à maintenir à son plus bas niveau la relation avec Israël qui est définitivement le cadet de leurs soucis.

Ils ont néanmoins quelques problèmes d’entente avec l’Arabie Saoudite.

Celle-ci accordait une aide importante à Hosni Moubarak car il était un allié des Américains, qu’ils jouaient un rôle dans la protection du canal de Suez et cet argent était également une manière, pour les Américains, de soutenir indirectement l’Egypte.

De nombreux Egyptiens vivaient en Arabie Saoudite. Aujourd’hui, le pouvoir saoudien craint l’esprit révolutionnaire de ces Egyptiens car il redoute un phénomène de contagion, et dans l’esprit des Saoudiens, les Egyptiens sont une bombe à retardement sur son territoire.

L’aide des pays du Golfe, au premier rang desquels le Qatar, ne compense donc pas la fuite des investisseurs et des touristes.

D’un point de vue économique, les cadres des Frères musulmans ont réussi à mettre la main sur tout ce qui pouvait être acheté après la fuite de la bourgeoisie pro-Moubarak et le retrait des investisseurs étrangers, donc à très bas prix.

Mais aujourd’hui, ils n’ont pas de leviers pour relancer une économie en plein marasme . Pas d’argent, donc pas de croissance.

De nombreux Egyptiens sont partis à Dubaï ou ailleurs pour placer leur argent, les tandis que de nombreux travailleurs égyptiens expatriés, en Libye par exemple,  sont revenus en Egypte et ne semblent pas sur le point de repartir. Or sans ces revenus, l’Egypte ne peut pas redémarrer.

En interne, le pouvoir est-il affaibli par l’opposition ?
 

Marc Lavergne : Mohamed Morsi est un président démocratiquement élu, le premier dans l’histoire de l’Egypte. Il n’a que peu mordu sur ses prérogatives et il s’appuie sur cette légitimité.

On se leurre sur ces révolutions arabes. Tout le monde croit que les manifestants peuvent changer les choses. Mais en Egypte, Mohamed Morsi est un moindre mal, et de toute façon, il n’y a pas d’alternatives.

L’ancien régime ? Il est riche et puissant et n’hésite pas à payer de jeunes chômeurs, ce qui est très facile, pour semer la zizanie, tandis que la police se tient prudemment en retrait. C’est notamment ce qui déstabilise le pays car aux yeux des Egyptiens, la sécurité est essentielle.

Tout cela affaiblit le pouvoir, mais si le pouvoir est faible, les opposants le sont aussi.

Ces opposants l’accusent notamment de ne diriger le pays qu’en faveur des Frères musulmans. Est-ce exact selon vous ?
 

Marc Lavergne : Oui, mais on ne peut pas leur reprocher, Mohamed Morsi a été élu pour cela.

Les Frères Musulmans n’ont pas une conception de l’Etat classique. Pour eux, l’Egypte doit devenir une communauté de musulmans.

Les Frères Musulmans sont donc des néo-libéraux sur le plan économique. Sur le plan social, ils ne sont pas partisans de l’intervention de l’Etat.

Or les Egyptiens ont gardé la nostalgie et de nombreux restes de l’Etat providence édifié sous Nasser alors que les Frères musulmans se limitent à la référence à la zakat, à savoir la charité et la distribution d’argent aux plus pauvres depuis les mosquées.

Mais pour que ce système fonctionne, il faut de l’argent, une catégorie d’entrepreneurs qui soient des donateurs. Il faut également que les pays du Golfe soient présents derrière ce système. Depuis la crise de 2008 puis la révolution de janvier 2011 l’Etat a épuisé ses  réserves et le système ne peut pas fonctionner.

C’est l’instauration de cette nouvelle conception de l’Etat qui explique le rejet des Frères musulmans par les Egyptiens ?
 

Marc Lavergne : Puisque le pouvoir ne peut plus pratiquer cette politique de la charité, il se replie dans la sphère du religieux et c’est un autre aspect de ce rejet.

Car personne n’attend des Frères musulmans qu’ils s’investissent dans cette sphère. Les Egyptiens, comme dans de nombreux pays arabes, se sont "ré-islamisés" seuls sous le régime précédent. Ils n’ont pas besoin, aujourd’hui, qu’on vienne leur apprendre ce qu’est l’islam.

Mais en situation de crise, le pouvoir doit trouver des manœuvres subsidiaires pour agir. C’est exactement ce qu’ils font en demandant notamment aux femmes d’être voilées, de rester chez elles et de ne pas travailler, estimant ainsi qu’il y aura plus d’emploi pour les hommes.

Le 30 juin, une manifestation massive est prévue dans les rues du Caire et d’autres villes d’Egypte. Pensez-vous que cette mobilisation pourrait donner un nouvel élan à l’opposition ?
 

Marc Lavergne : J’estime pour ma part que la révolution n’a pas vraiment commencé et qu’elle devrait se poursuivre durant la décennie – voire les deux décennies – à venir.

Concernant cette manifestation, le mot "massif" n’a pas beaucoup de signification en Egypte. Sur les images diffusées à la télévision, on observe des places noires de monde mais dans les faits, sur un pays peuplé de 90 millions de personnes, il n’y a pas plus de 5% de la population qui se soit mobilisé depuis les premiers jours de la révolution.

De nombreux Egyptiens ont beaucoup d’autres préoccupations. Ceux qui manifestent pour plus de liberté représentent l’élite sociale du pays. La grande majorité de la population ne fait pas partie de cette catégorie.

Dans tous les cas, Mohamed Morsi peut avoir l’esprit tranquille. L’armée est de son côté, ainsi que les Etats-Unis et le Qatar, et même si l’Arabie Saoudite souhaite son échec et finance les opposants salafistes. Certes il pourra prendre quelques mesures d’apaisement, mais dans tous les cas, rien ne résoudra le problème de fond : il n’y a pas d’argent et qu’il s’agisse de lui ou de quelqu’un d’autre, personne ne peut nourrir 90 millions de personnes qui manquent de compétences, d’esprit d’entreprise et dont la survie repose sur quatre rentes aujourd’hui irrémédiablement diminuées : le tourisme, les envois des émigrés, le canal de Suez et les exportations d’hydrocarbures.

Outre cette manifestation, le collectif Tamarrod revendique à ce jour plusieurs millions de signatures demandant la démission du président. Dans ces conditions, estimez-vous que le président puisse faire le choix de quitter ses fonctions ?
 

Marc Lavergne : La démarche du collectif Tamarrod (rébellion en arabe) est curieuse et elle témoigne d’une compréhension un peu limitée de la démocratie.

Le président Morsi n’a aucune raison juridique de démissionner, même si sa conception de la démocratie se limite à la domination sans frein de la majorité sur la minorité. Il est fort possible que sa popularité ait beaucoup diminué depuis son élection, mais le pays est encore dans la phase de création des institutions politiques qui lui manquent.  

Les oppositions manquent encore de structures solides, de programmes politiques réalistes ; il n’est pas inutile qu’elles cherchent à créer un rapport de forces dans la rue, mais il faudra ensuite qu’elles entrent dans des processus de négociation avec le pouvoir et que la scène politique égyptienne acquière plus de maturité. Il ne faut pas oublier qu’il y a deux ans, personne ne rêvait la chute du régime de Moubarak, et que l’establishment des Frères Musulmans, tout autant que l’armée, était totalement hostile à la "révolution" spontanée de la jeunesse.

Cette opposition est donc condamnée à n’exister que dans la rue ?
 

Marc Lavergne : Les changements engagés sont irréversibles. Mais il s’agit de changements d’attitude face au pouvoir, et de mise en cause de l’autorité patriarcale dont elle est le reflet.

Les Egyptiens ont pris conscience qu’ils avaient quelque chose à dire et deviennent peu à peu capables de se déterminer. Mais tout cela ne se fera pas du jour au lendemain car il s’agit d’un bouleversement structurel.

Le véritable problème de l’Egypte aujourd’hui réside dans la déréliction du système d’’éducation, abandonné par le pouvoir précédent aux mains des Frères Musulmans. Au fil des années, les Egyptiens ont perdu tout sens civique, tout sens de l’intérêt collectif et doivent aujourd’hui réapprendre par eux-mêmes les fondements de la démocratie et les moyens de reconstruire leur pays et leur société.

De ce point de vue, la révolution n’a pas commencé. Le libre débat, la libre critique des dirigeants, sont des préalables prometteurs. Il y a une cinquantaine de partis politiques mais ils  n’ont pas de programme défini et pour la plupart pas de militants ni d’appareil. Et dans un pays hyper-centralisé comme l’Egypte, la décentralisation apparaît comme incontournable pour donner du pouvoir et libérer les énergies au niveau local et régional, tout en instaurant progressivement la parité hommes-femmes dans la vie politique et en garantissant la représentation des minorités ethniques, confessionnelles et régionales. Encore un long chemin pour transformer la société égyptienne et la rendre plus juste et plus solidaire.

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