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ENTRETIEN AVEC MARTINE STORTI

Européennes: quelle place pour le discours féministe en Europe?

Des féministes ont pris l’initiative de créer une liste « Féministe pour une Europe solidaire », à l’occasion des élections européennes, pour porter haut et fort une autre vision de l’Europe qu’ils souhaitent démocratique solidaire et progressiste. Leur objectif : être « la voix de toutes celles et ceux qui ne veulent plus d’une Europe qui s’est enkystée dans une vision libérale de l’économie et fait le dos rond devant les conservateurs qui tirent toujours plus vers le bas les droits des femmes. »

Des féministes ont pris l’initiative de créer une liste "Féministe pour une Europe solidaire" (Crédits: shutterstock.com)

Féministe pour une Europe solidaire. Voici le nom du nouveau mouvement de militants féministes qui portent le projet de construire une Europe des droits des femmes. Profondément révoltées par les reculs des droits des femmes observés ces derniers temps en Europe, elles souhaitent que l’Europe puisse garantir de bonnes conditions de vie à toutes les femmes et fasse progresser l’égalité entre les femmes et les hommes. Découverte de ce mouvement avec Martine Storti, candidate sur la liste du mouvement en Ile-de-France.

JOL Press : Qu’est-ce qui vous a conduite à présenter des listes aux européennes ?

Martine Storti : Nous considérons que l’Europe est un projet du présent et de l’avenir. Nos listes sont politiquement européennes car nous pensons que nous ne souffrons pas de trop d’Europe mais plutôt de pas assez d’Europe. Une grande partie de la classe politique se défausse sur l’Europe à la moindre occasion, comme si c’était Bruxelles qui décidait de tout, alors que la plupart des décisions émanent des gouvernements des différents Etats. Ce sont les citoyens qui font l’Europe, c’est acte civique d’avoir un point de vue européen.

Nous voulons aussi dire que les questions du droit des femmes, de l’égalité entre les hommes et les femmes et plus généralement du féminisme, sont des questions éminemment politiques qui obligent à rebattre les cartes et à revoir le fonctionnement des sociétés. La place des femmes dans nos sociétés n’est pas un produit du hasard. Quand on constate que les femmes ont un salaire inférieur à celui des hommes cela fait partie d’un fonctionnement économique. Le travail des femmes comme variable d’ajustement a un sens économique, social et politique.

Il ne faut pas prendre le féminisme comme un catalogue de revendications, le féminisme n’est pas une sorte de syndicalisme mais une vision politique du monde.

JOL Press : Comment justifiez-vous votre présence aux européennes en particulier ?

Martine Storti : Les élections européennes sont une formidable occasion de faire passer notre message. C’est une manière pour nous de nous exprimer dans le fonctionnement démocratique institutionnel. Cette liste est née à la suite de la mobilisation des Espagnols face au projet de loi du gouvernement de Mariano Rajoy, visant à interdire l'IVG.

Nous pouvons être solidaires des femmes espagnoles soit par des manifestations dans différents pays européens ou devant le parlement européen, soit en nous exprimant à l’occasion d’une élection à dimension européenne.

JOL Press : Quel est, en quelques lignes, votre programme ?

Martine Storti : Nous allons dégager un certain nombre de thèmes autour d’un fil conducteur, celui de considérer que toutes les politiques et tous les enjeux sont traversés par la question des femmes. Je pense, par exemple, à l’enjeu politique avec la parité et l’égalité dans les structures de décision, les gouvernements et les assemblées.

Prenons la question de l’écologie: comment peut-on imaginer, à l’échelle du monde, que la question du développement durable, en particulier dans les pays en voie de développement, puisse se faire sans la contribution des femmes ?

On pourrait, par ailleurs, avoir une diplomatie du droit des femmes, à l’échelon européen, comme on a pu avoir à un moment donné de l’histoire, une diplomatie des droits de l’Homme. A l’époque de l’Union soviétique, la question des doits de l’Homme, avec les Comités Helsinki, était une question qui était abordée très régulièrement dans les échanges diplomatiques. Pourquoi la question du droit des femmes ne serait-elle pas un enjeu de relations diplomatiques ?

Si on revient sur la question de l’IVG : pourquoi l’avortement ne fait pas partie de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne ? Un des premiers droits fondamentaux pour les femmes, c’est la maîtrise de leur corps. Cette question est au cœur de l’émancipation et de la libération des femmes.

JOL Press : Quels sont vos objectifs pour ces élections en termes de sièges ?

Martine Storti : Je ne sais pas si nous avons un objectif en termes de députés, nous avons plutôt un objectif en termes de tribune dans le débat public. Nous aurons des listes dans toutes les circonscriptions mais je ne m’avancerai pas sur un nombre de députés potentiels.

JOL Press : Que faudrait-il réformer en priorité, à l’échelle européenne, selon vous ?

Martine Storti : Sous l’angle des droits des femmes, la priorité reste l’intégration de la libre disposition de son corps dans la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne. C’est essentiel car il existe un certain nombre de pays, dans l’Union européenne, où le droit à l’avortement n’est toujours pas légalisé, à cause, très souvent, de la pression religieuse qui pèse sur ces questions.

Sous l’angle européen, au sens habituel du terme, je crois qu’il ne faut plus penser l’Europe comme une addition d’Etats concurrentiels les uns avec les autres, mais plutôt comme une fédération entre plusieurs Etats. Il faut qu’on arrive à passer dans le post-étatique, ce qui ne veut pas dire le post-national : les peuples et les identités existent, le passé, la culture, les langues et les traditions aussi. La diversité européenne est une richesse dont il ne faut pas se débarrasser.

Propos recueillis par Marine Tertrais pour JOL Press

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