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PRISON À CIEL OUVERT

Érythrée: «Le régime a sombré dans une situation politique paranoïaque»

Entretien avec l'anthropologue David Bozzini, spécialiste de l'Erythrée.

On la surnomme la « Corée du Nord de l’Afrique ». L’Érythrée, petit pays de la corne de l'Afrique qui a fêté ses 20 ans d'indépendance au mois de mai dernier, reste l'un des pays les plus fermés du continent. Chaque mois, des milliers d'Érythréens fuient le pays au péril de leur vie pour éviter d'être enrôlés de force dans l’armée pour une durée illimitée.

Asmara, capitale de l'Erythrée - Photo DR Shutterstock

JOL Press : Un peu plus de vingt ans après son indépendance, quelle est la situation actuelle en Erythrée ?
 

David Bozzini : Le bilan des droits de l’homme est sombre en Erythrée. Certes, le pays est devenu indépendant il y a 20 ans, mais les libertés sont très restreintes pour les Erythréens : ils rêvent tous de fuir le pays. Le niveau de répression est très élevé depuis la guerre avec l’Ethiopie, en  1998, date à partir de laquelle la situation s’est détériorée.

 Le régime a alors mis au jour  une situation politique complètement paranoïaque et figée. Les personnes au pouvoir  ont reproduit une forme de gouvernance qui était celle qu'ils ont expérimenté durant les années de guérilla.

JOL Press : C’est aussi pour fuir un service militaire illimité que les jeunes érythréens risquent leur vie en quittant le pays ?
 

David Bozzini : Effectivement, en Erythrée à partir de 18 ans, les hommes et les femmes sont mobilisés de manière permanente. Ils ne sont jamais démobilisés et sont obligés de travailler pour l’État dans ses institutions militaires ou civiles.

Il arrive parfois que les femmes enceintes ou les personnes souffrant de troubles mentaux soient démobilisés. Mais j'ai connu une personne presque complètement aveugle qui est restée mobilisée des années.

Enormément de jeunes fuient le pays avant d’être recrutés. Les jeunes qui font leur entraînement militaire, et ceux qui sont ensuite assignés au service cherchent également un moyen de s’enfuir : organiser ce voyage demande du temps et des ressources financières. Selon les derniers chiffres du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), 4000 personnes arriveraient tous les mois au centre du  HCR au Soudan. En moyenne, depuis 2004, entre 2000 et 4000 érythréens essaient de fuir le pays chaque mois.

JOL Press : La répression est-elle féroce ?
 

David Bozzini : La répression ne vise pas un mouvement d’insurrection – il n'y a pas de mouvement collectif de résistance - mais c’est un moyen de maintenir les gens au service national, veiller à ce qu’ils ne désertent pas. Le service national n'est pas comparable à un service militaire et civil tel qu'il existe ailleurs. C'est plutôt une forme de travail forcé ou d’esclavage organisé par l’État.  Les conscrits officiellement mobilisés pour défendre le pays font également et surtout marcher l'administration étatique. Ils et elles travaillent aussi pour les compagnies du parti unique : dans la production agricole, dans construction des infrastructures… Ils sont les factotum du régime qui les utilise comme des ressources jetables.

JOL Press : Que risquent ceux qui s’enfuient ?
 

David Bozzini : Il existe un système de délation très important en Erythrée. Il est excessivement risqué d’organiser un départ illégal du pays pour les individus en service et ceux prochainement recrutés il n'est tout simplement pas possible de sortir légalement du pays. Des patrouilles à la frontière sont autorisées à tirer sur les fuyards. Impossible de savoir combien de personnes ont ainsi péri. Dans la plupart des cas, les personnes arrêtées sont jetées en prison et doivent effectuer des travaux forcés dans des conditions atroces : dans les champs des fermes étatiques quand il ne s'agit pas de travailler à la construction des systèmes d’irrigation. Les prisonniers sont détenus dans des containers ou dans des prisons souterraines. La plupart contractent des maladies et certains privés de soins meurent durant leur incarcération. Aucun procès n'a lieu et aucune information n'est donnée aux familles.

JOL Press : Le gouvernement éryhtréen a-t-il intérêt à laisser partir les gens ?
 

David Bozzini :  Il y a tout un business de la fuite. L’Etat à un intérêt économique à laisser partir les gens. Enrôler les gens dans l’armée à partir de 18 ans pour une durée illimitée à un coût et les contingents d'une armée ne peuvent pas augmenter sans cesse même dans un pays bien plus riche que l'Erythrée.

Propos recueillis par Louise Michel D.

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David Bozzini est anthropologue spécialiste de l'Erythrée. Il travaille actuellement au Graduate Center de l'Univeristé de la Ville de New York (CUNY). Ses travaux sont disponibles sur son site

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