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ENTRETIEN AVEC DAVID DOUCET

Le FN défile le 1er mai... comme le veut la tradition à gauche?

Jeudi 1er mai, comme chaque année, le Front National défilera à Paris (entre la rue de Rivoli et la place de l’Opéra) dès 9h30 « pour honorer Jeanne d’Arc et les travailleurs français ». Un rendez-vous incontournable pour les militants mais aussi une occasion pour Marine Le Pen de faire passer un message politique aux Français. Mais à quand remonte cette tradition de défiler le 1er mai au FN ? Éléments de réponse avec David Doucet, coauteur avec Dominique Albertini d’une « Histoire du Front national » (Editions Tallandier - septembre 2013). Entretien.

Jeudi 1er mai, chaque année, le Front National défilera à Paris - Photo : Blandine Le Cain / Flickr cc.

Le Front national devrait lancer sa campagne pour les élections européennes à l’occasion du 1er mai, traditionnel rassemblement du parti. Marine Le Pen dévoilera, en effet, "les axes de la campagne européenne du FN et mettra en garde les Français contre les mauvais imitateurs de l’UMP qui recyclent actuellement les mots d’ordre du Front National pour empêcher notre mouvement de virer en tête ce 25 mai", selon les mots de Steeve Briois, Secrétaire Général du Front National et maire d’Hénin-Beaumont.

JOL Press : Depuis quand le Front national a-t-il choisi de défiler le 1er mai jusqu’à la statue de Jeanne d’Arc ?

David Doucet : Lors de la présidentielle de 1981, Jean-Marie Le Pen n’a pas pu être candidat car il n’a pas réussi à recueillir les 500 parrainages. S’il avait appelé à voter pour Valery Giscard d’Estaing en 1974 pour faire battre François Mitterrand, il décide cette fois-ci de faire une grève du vote et appelle à voter Jeanne d’Arc. Mais il faudra attendre 1988 que le Front national manifeste pour la première fois un 1er mai. Avant 1988, Jean-Marie Le Pen défilait en l’honneur de Jeanne d’Arc au milieu de formations politiques royalistes, le jour de la Sainte-Jeanne d’Arc.

JOL Press : Pourquoi Jeanne d’Arc ?

David Doucet : Dans les années 80, le Front national comptait un grand nombre de catholiques traditionnalistes dans ses rangs, comme Bernard Antony, cette image de la sainte était donc un clin d’œil pour eux. Mais Jeanne d’Arc incarne aussi cette figure de la libératrice face à l’étranger, un recours contre tous les "envahisseurs". En choisissant Jeanne d’Arc, Jean-Marie Le Pen réaffirmait par ailleurs les racines chrétiennes de la France. Le président du FN a récupéré Jeanne d’Arc comme il récupèrera en 2002, à l’issu du 1er tour de la présidentielle, la logorrhée du pape Jean-Paul II : "N'ayez pas peur de rêver, vous les petits, les sans-grades, les exclus"

JOL Press : Comment ce défilé a-t-il évolué au fil du temps pour devenir un rendez-vous incontournable pour le Front national ?

David Doucet : Ce défilé est devenu pour le parti le moyen de réunir les militants une fois par an. Jusqu’en 2007, il y avait la fête des Bleu-blanc-rouge (couramment appelée Fête des BBR) qui était une rencontre annuelle des sympathisants et membres du Front national. Conçue en 1981 pour être la "contre fête de l'Humanit" du Parti communiste français, elle se déroulait comme une sorte de grande kermesse mais a dû être arrêtée pour des raisons financières, à la suite du revers électoral du Front national aux élections législatives de 2007 et au déficit financier qui en a découlé. Le 1er mai est donc devenu le dernier grand rendez-vous du Front national.

Il faut savoir que ce défilé s’inscrit dans une longue tradition de défilés de l’extrême-droite au cours du mois de mai : l'Action française célèbre, chaque deuxième dimanche de mai, Jeanne d'Arc, en défilant entre Saint-Augustin et la place des Pyramides, mais les nationalistes aussi ont l’habitude de manifester en mai. C’est pour se démarquer de ces mouvements que Jean-Marie Le Pen a souhaité instituer un défilé du 1er mai.

JOL Press : Qui sont présents dans ce défilé ?

David Doucet : Ils sont plus de 30 à 40 000 chaque année à se retrouver. Ce sont pour la plupart des militants qui viennent de toute la France. Une manière pour le parti de faire une démonstration de force : des cars partent de toutes les régions de France pour cette journée. Après, un certain nombre de radicaux viennent se greffer à cette manifestation. C’est d’ailleurs en marge de l’un de ces défilés, en 1995, que Brahim Bouarram, un jeune Marocain, a été poussé dans la Seine à proximité du pont du Carrousel à Paris, par des skinheads.

Pour son premier défilé en tant que présidente du Front national, Marine Le Pen a voulu rompre avec l’image des crânes rasés et a souhaité ne "plus voir de skinhead dans les défilés du FN" mais ce n’est pas simple et le service d’ordre est souvent débordé. Il est clair que s’ils ne sont pas les bienvenus, certains radicaux viennent encore tous les 1er mai.    

JOL Press : En quoi cette journée est-elle importante pour Marine Le Pen ?

David Doucet : C’est une journée importante pour elle parce qu’elle s’adresse à toute sa base militante, c’est donc l’occasion de la remobiliser. En 2013, elle avait lancé : "Chaque jour qui passe nous rapproche du pouvoir". Marine Le Pen va certainement insister sur le fait que leurs efforts ne sont pas vains et que progressivement le FN se rapproche du pouvoir. Cette journée permet au parti de montrer qu’il est capable de rassembler de nombreux militants, qu’il s’est rajeuni et que la sociologie militante a évolué. A quelques semaines des élections européennes, son discours risque de rencontrer un certain écho au-delà des simples militants réunis autour d’elle.

Propos recueillis par Marine Tertrais pour JOL Press

David Doucet est journaliste aux Inrockuptibles.

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