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INTERVIEW D'ALEXIA KEFALAS

Austérité et néo-nazisme: les deux fléaux qui font trembler les Grecs

Des milliers de fonctionnaires grecs ont défilé mercredi 18 septembre dans les rues d’Athènes et de Salonique. Au milieu des slogans contre la réforme du secteur public voulue par la troïka, on entendait également les manifestants dénoncer le meurtre, la veille, d’un rappeur antifasciste tué par un membre du parti néo-nazi Aube dorée. Pour Alexia Kefalas, correspondante en Grèce pour de nombreux médias et auteure d’un livre sur la crise grecque, ces manifestations traduisent le profond malaise d’une société déjà exsangue.

Police grecque à Athènes lors d’une manifestation contre l’austérité, 2008 © Endiaferon/flickr/cc

JOL Press : Qui manifeste et quelles sont leurs principales revendications, trois ans après la crise de la dette de 2010 ?
 

Alexia Kefalas : Ce sont les fonctionnaires. Toute la fonction publique est touchée : archéologues, écoles, hôpitaux, ministères, mairies, avocats, presse... Ils manifestent parce que le gouvernement s’est engagé auprès de la troïka [UE-FMI-BCE, ndlr] à mettre en disponibilité 25 000 fonctionnaires, c'est-à-dire des gens qui ne travaillent plus et ne sont payés que d’une partie de leur salaire, en attendant d'être replacés ou licenciés.

A ceux-là s’ajoutent 4 000 fonctionnaires qui, eux, seront licenciés d’ici la fin de l’année. Les Grecs n’acceptent pas cela ; ils ont l’impression d’être la "tête de turc" du gouvernement.

JOL Press : Dans quelle mesure le meurtre de Pavlos Fyssas, rappeur antifasciste tué par un membre du parti néo-nazi, vient-il alourdir le climat ?
 

Alexia Kefalas : Les gens ont désormais peur de manifester. Ils ont peur de passer pour des "gens de gauche" et d’en subir les conséquences. C’est un phénomène vraiment inquiétant : dans les sondages, Aube dorée, le parti néo-nazi grec entré au Parlement en juin 2012, est le troisième parti de Grèce.

C’était un parti extraparlementaire, mais avec la crise et le bond d’immigration enregistré notamment depuis les révoltes arabes, Aube dorée a surfé de façon très sournoise sur ces questions pour récupérer des voix dans les castes les plus faibles de la société.

On ne les avait pas vraiment pris au sérieux au début, mais ceux qui ont cru en leur pouvoir de "sauver la Grèce" ont voté pour eux. Maintenant, on commence à voir qu’il y a un véritable danger, un malaise dans la société. Les gens commencent à prendre conscience qu’ils sont dangereux et qu’ils peuvent tuer.

JOL Press : Le gouvernement grec a-t-il pris des mesures face à cette montée du néo-nazisme ?
 

Alexia Kefalas : Malgré quelques initiatives et soulèvements, notamment de la part de la gauche radicale et du parti communiste, la classe politique, engluée dans des années de corruption, a laissé faire cette montée. Aube dorée en a profité pour s’adresser à une frange de la population plus marginalisée, un peu moins instruite ou moins informée.

Je ne sais pas s’il faut qu’on en arrive à un meurtre pour faire bouger les choses. Ce que je sais, c’est qu’on a laissé pendant un an les 18 députés d'Aube dorée tenir un discours néo-nazi au Parlement, et on voit ce que cela a donné.

JOL Press : Les prochaines élections allemandes ont de fortes chances de reconduire Angela Merkel à la tête du gouvernement. Comment ces élections sont-elles suivies et perçues par la population grecque ?
 

Alexia Kefalas : Les Grecs suivent cette question au jour le jour dans la presse. Ils auraient pu rêver qu’un Peer Steinbrück [principal rival de la chancelière allemande, ndlr] puisse changer la politique d’Angela Merkel, mais ils ne se font pas d’illusions sur la victoire de la chancelière le 22 septembre prochain et sur la politique à venir de l’Allemagne vis-à-vis de la Grèce, c’est-à-dire la poursuite de la politique d’austérité.

Les Grecs disent également : "Attention, les Allemands nous ont prêté de l’argent, et on fait passer cela pour des aides" En fait, ce sont des prêts, accompagnés de mesures d’austérité dont certaines sont inadmissibles – on demande à la Grèce de faire en trois ans ce qu’aucun pays ne fait en trente ou cinquante ans –, comme la réforme des retraites qui s’est faite en un coup de vote en Grèce, alors qu’on voit le temps que cela prend en France...

C’est ça le message anti-germanique qui est en train d'imprégner la société grecque. Les Grecs n’en veulent pas aux Allemands en tant que peuple, mais à la classe politique allemande et donc à Angela Merkel qui est la personnification de la crise.

JOL Press : Comment les Grecs perçoivent-ils "l’après 22 septembre" ?
 

Alexia Kefalas : Ce qui attriste les Grecs, c’est de voir que l’Europe de la solidarité et l’Europe des peuples n’est peut-être pas pour demain. La Grèce tremble lorsqu’elle pense à l’après 22 septembre. Elle craint que plus rien n’arrête la chancelière. La population est exsangue et la Grèce est aux abois face à la possibilité d’un nouveau prêt européen, car cela signifie que de nouvelles mesures d’austérité seront prises, et les Grecs n’en veulent pas.

La peur de l’austérité et la peur de la montée en puissance des néo-nazis sont les principaux phénomènes qui touchent actuellement la population grecque.

Propos recueillis par Anaïs Lefébure pour JOL Press

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Alexia Kefalas est correspondante en Grèce pour de nombreux médias parmi lesquels France 24, Canal+, i-Télé, RTL, Le Point ou Le Figaro. Elle est également l'auteure du livre Survivre à la crise - La méthode grecque, Editions de La Martinière, publié en avril 2013.

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