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MINORITÉ MENACÉE

Indiens du Brésil: les oubliés de la Coupe du monde?

Entretien avec Jean-Patrick Razon, ethnologue et responsable de la section française de Survival international, mouvement mondial de soutien aux peuples indigènes.

Mardi 28 mai, une manifestation d’Indiens et de travailleurs sans-toit contre la Coupe du monde a été dispersée à coups de gaz lacrymogènes à Brasilia, la capitale brésilienne. Deux semaines avant le mondial de football, les populations indigènes, qui poursuivent leur lutte contre les projets d’exploitations minières et pétrolières sur leurs territoires, veulent faire entendre leur voix.

Un Indien du Brésil, Amazonie, mars 2014. (Crédit photo: Filipe Frazao / Shutterstock.com)

JOL Press : Les manifestations se multiplient ces derniers jours au Brésil, à quelques jours de la Coupe du monde. À Brasilia, les Indiens sont aussi descendus dans la rue cette semaine. Pourquoi manifestent-ils ?
 

Jean-Patrick Razon : Les Indiens se sont joints à des grévistes, des gens de la société civile, des ouvriers etc., qui manifestent contre les dépenses allouées pour la Coupe du monde, alors qu’ils ne sont absolument pas favorisés dans cet événement. Le Brésil va consacrer près de 800 millions de dollars aux services de sécurité de la Coupe du monde, ce qui équivaut à peu près à dix fois le budget annuel du Département des Affaires Indigènes. C’est considérable.

Les Indiens manifestent donc contre cette Coupe du monde. Ils ne sont d’ailleurs absolument pas mentionnés dans les documents officiels de la FIFA. On ignore totalement leur existence, alors que ce sont les premiers habitants du pays, même s’ils sont effectivement une minorité – à peu près 240 tribus vivent au Brésil, la plupart en Amazonie, soit près de 900 000 personnes ou 0,4% de la population brésilienne.

La Constitution brésilienne de 1988 avait promis de reconnaître tous les territoires indigènes dans les quatre ans qui suivaient et aujourd’hui, seuls 70% environ des territoires indigènes ont été reconnus, c’est-à-dire qu’ils ont été délimités géographiquement et consacrés à l’usage exclusif des tribus. Mais un projet de loi du Congrès datant de 2013 veut ouvrir leurs territoires à l’exploitation minière, aux barrages, à la construction de routes etc. Les Indiens manifestent également contre ce projet de loi.

JOL Press : De grands projets de travaux ont en effet été relancés l’année dernière par le gouvernement fédéral, comme le barrage de Belo Monte et le projet d’extraction minière du Tapajós. Quels sont les risques pour les peuples indigènes ? Que demandent les Indiens touchés par ces projets ?

Jean-Patrick Razon : Il y a énormément de risques : le barrage de Belo Monte va inonder les terres de milliers d’Indiens, déplacer des populations, etc. La terre est extrêmement importante pour les Indiens (comme pour tous les peuples indigènes du monde) : c’est l’élément vital de leur identité.

Sans terre, il n’y a plus d’existence possible pour eux. Ils demandent donc d’arrêter la construction de ces barrages, ce qui est totalement impossible puisque les intérêts sont énormes, et de fermer leurs territoires à l’exploitation minière.

Il y a cependant déjà eu quelques résultats : par exemple, les Indiens Yanomami qui vivent au Nord-Est du Brésil, en Amazonie, ont eu la reconnaissance de leur territoire dans les années 90. Leur territoire était envahi par des orpailleurs, des chercheurs d’or, et après la reconnaissance de leur territoire, il a été effectivement libéré de l’occupation de ces orpailleurs. Mais les exploitations minières recommencent à pénétrer sur leurs terres. En fait, c’est une histoire sans fin : il y a toujours des intérêts économiques plus importants que les populations indigènes.

JOL Press : Près de 40% des Indiens du Brésil vivent en milieu urbain, selon le dernier recensement (2010). Comment sont-ils intégrés dans la société brésilienne ?
 

Jean-Patrick Razon : Jusqu’à présent, les Indiens étaient totalement intégrés dans la société brésilienne et vivaient comme n’importe qui. On remarque néanmoins depuis une quinzaine d’année l’essor d’un mouvement indigène militant qui s’est extrêmement renforcé. Environ 200 organisations indigènes luttent pour leurs droits et pour leurs terres.

Auparavant, ces gens qui étaient urbanisés n’avaient aucun intérêt à se revendiquer comme Indiens (parce qu’il y a un racisme tenace au Brésil). Ce mouvement de "réémergence identitaire" pousse de plus en plus d’Indiens des villes à revendiquer leur identité, ce qu’ils ne faisaient pas avant. On voit cela car dans les années 70, on comptait 100 000 Indiens, et aujourd’hui, on en compte 900 000. La démographie n’a pas pu exploser en l’espace de si peu de temps. C’est la volonté d’être reconnus comme Indiens qui a fait "augmenter" ce chiffre.

Les Indiens qui vivent dans les villes sont complètement acculturés, ils ne vivent plus du tout comme ceux qui vivent en communauté, bien qu’ils aient des liens très étroits avec leur communauté d’origine. Même s’ils travaillent en ville, ils retournent régulièrement sur leurs terres – lorsqu’ils en ont.

JOL Press : Le cacique Raoni, du peuple Kayapo, est internationalement connu pour ses actions politiques en faveur des Indiens. Dans quelle mesure les Indiens du Brésil sont-ils impliqués et représentés politiquement ?
 

Jean-Patrick Razon : Il y a déjà eu un député indigène au Parlement brésilien, et il existe 200 organisations indigènes fédérées dans deux ou trois organisations nationales. Certaines organisations sont appuyées par des ONG nationales et internationales, qui défendent leurs droits. L’ONG Survival est l’une d’entre elles. Au niveau national, l’ONG CIMI est une organisation missionnaire qui lutte aux côtés des Indiens depuis des décennies.

JOL Press : Combien de tribus indigènes sont encore "coupées" du monde au Brésil ?
 

Jean-Patrick Razon : On estime qu’il y en a encore une centaine. Ce sont les plus vulnérables et celles dont nous nous occupons le plus. Ce ne sont pas forcément des gens qui n’ont jamais vu "l’homme blanc", mais ce sont des gens qui se sont retirés du "monde" parce qu’ils ont connu des situations catastrophiques par le passé : à la fin du XIXème et au début du XXème siècle, l’exploitation du caoutchouc a employé des Indiens et les a traités comme des esclaves. Des tribus ont perdu parfois jusqu’à 90% de leur population durant le boom du caoutchouc.

Les tribus isolées ont fui les massacres et ce genre de situations. Ils ont décidé de se retirer et de vivre d’une manière nomade, dans la forêt. Aujourd’hui, ils sont de plus en plus obligés de reculer devant le front pionnier, l’exploitation minière, pétrolière, les barrages ou encore les bûcherons clandestins qui viennent raser la forêt. Nous poussons les autorités à protéger leurs territoires.

Le cas des Awa du Brésil a fait l’objet d’une très grande campagne de Survival qui a persuadé les autorités brésiliennes d’expulser tous les bûcherons illégaux qui étaient sur leur territoire. Cette opération vient d’être terminée avec succès. On craignait beaucoup pour la vie de groupes d’Indiens isolés qui vivaient sur les territoires envahis par ces bûcherons. Isolés, ils n’ont en effet pas d’immunité contre les maladies que peuvent transmettre les étrangers et meurent souvent au moindre contact avec les étrangers. Une simple grippe peut tuer la moitié d’une tribu.

Propos recueillis par Anaïs Lefébure pour JOL Press

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Jean-Patrick Razon est ethnologue et co-fondateur et responsable, depuis 1981, de la section française de Survival International, mouvement mondial de soutien aux peuples indigènes.

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