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VIOLENCES EN IRLANDE DU NORD

Mark Devenport: «À l'origine des émeutes de Belfast, la misère sociale»

Les violences se poursuivent dans les quartiers est de Belfast, en Irlande du Nord. Quatorze ans après les accords de paix de 1998, les relations intercommunautaires entre les unionistes, protestants partisans d'un maintien dans le Royaume-Uni, et nationalistes irlandais catholiques, sont loin d'être normalisées. Mais, au-delà, c'est la situation sociale des populations les plus défavorisées qui expliquent cette poussée de fièvre. Interview de Mark Devenport.

Scènes d'émeute à Belfast - janvier 2013
Le vote le 3 décembre 2012 d'une résolution du conseil municipal de Belfast limitant drastiquement l'usage de l'Union Jack, le drapeau britannique sur les édifices publics, a suscité une vague de manifestations. Depuis une semaine, ces manifestations ont dégénéré en émeutes urbaines dans les quartiers est de la capitale d'Irlande du Nord.  

Pour mieux comprendre la situation dans une des quatre nations du Royaume-Uni, JOL Press a souhaité interroger Mark Devenport, chef du service politique de la BBC Irlande du Nord.

JOL Press : Des affrontements d’une rare violence dans les quartiers est de Belfast chaque nuit depuis maintenant une semaine. Diriez-vous que la situation se dégrade ?

Mark Devenport : Pas nécessairement. Ainsi, la nuit du mardi 8 au mercredi 9 janvier a été marquée par une légère amélioration du point de vue de l’ordre public.

La véritable inquiétude porte sur le week-end, puisque l’on note de nombreux appels à la mobilisation. Évidemment, les jours de congé sont davantage propices à la manifestation.

Ceci dit, il semblerait que la situation ne se dégrade pas, que nous n’assistions pas à une radicalisation du mouvement mais, juste – et c’est déjà beaucoup -, à une poursuite de la contestation et des violences. Et il y a fort à parier que cela se poursuive tant qu’aucune solution, qu’aucun compromis politique n’auront été trouvés.

JOL Press : mercredi 9 janvier, l’Union Jack flottait sur l’hôtel de ville de Belfast en l’honneur de la duchesse de Cambridge – Kate Middleton – dont on célébrait le 31ème anniversaire. Quelle a été la réaction de la population ?

Mark Devenport : Dans l’absolu, l’opinion publique n’a pas manifesté de réactions particulières au fait que le drapeau revienne subitement sur le fronton de cet édifice public. Cela n’a pas été le sujet de préoccupation n°1 de la journée.

En revanche, une autre question a suscité un débat… Par son vote du 3 décembre, le conseil municipal de Belfast a restreint le nombre de jours où le drapeau britannique est hissé et, en conséquence, les conseillers se sont prononcés sur la liste des jours et occasions justifiant un tel acte. Or les différentes institutions publiques n’ont pas adopté la même liste…

Ce mercredi 9 janvier, l’Union Jack flottait sur l’hôtel de ville mais pas sur le siège de l’assemblée d’Irlande du Nord. Les conseillers municipaux de Belfast ont consenti à un geste envers la future reine d’Angleterre mais pas les membres de l’assemblée régionale. De cela, on discutait beaucoup en ville.

JOL Press : Le « First Minister » d’Irlande du Nord, Peter Robinson – du Democratic Unionist Party – et Mike Nesbitt, chef de l’Ulster Unionist Party, les deux principaux responsables unionistes, ont annoncé la convocation d’un « Forum unioniste, ce jeudi, à Stormont, le siège de l’assemblée d’Irlande du Nord. Que peut-on en attendre ?

Mark Devenport : L’objectif du « First minister », de fait Premier ministre d’Irlande du Nord, est de calmer le jeu, et de susciter un peu d’espoir au sein de la communauté loyaliste, unioniste, principalement protestante. Cela pourrait atténuer le sentiment de frustration et d’aliénation que ressentent beaucoup de membres de cette communauté.

Parmi les problématiques à aborder, les questions sociales doivent être prioritaires. Misère, pauvreté sont le lot de nombreux unionistes, en particulier à Belfast-Est. Se pose aussi la question de la réussite scolaire car il n’est pas normal qu’elle soit, en moyenne, inférieure dans cette frange de la population.

Pour ce qui est de la question du drapeau, il n’y a rien à attendre car aucun des participants ne dispose de l’autorité politique nécessaire pour revenir sur le vote du conseil municipal de Belfast.

JOL Press : Cette affaire de drapeau n’a été qu’un détonateur en quelque sorte, le révélateur des tensions et difficultés persistant dans le pays…

Mark Devenport : C’est assez complexe. La question du drapeau britannique est de longue date un sujet d’affrontement entre les communautés, les loyalistes ou unionistes d’un côté – favorables au maintien dans le Royaume-Uni et, le plus souvent, protestants – et les nationalistes irlandais de l’autre – partisans de l’intégration à la république d’Irlande.

Donc le vote du conseil municipal de Belfast le 3 décembre a été un détonateur, un symbole aisément utilisable. Sans doute, aussi, que des groupes paramilitaires ont saisi cette occasion pour utiliser la colère jusqu’alors contenue chez certains unionistes.

Il ne faut pas oublier que s’il y a eu un accord de paix, l’accord du vendredi Saint en 1998, sous l’égide de Tony Blair, alors jeune Premier ministre, et le parrainage de Bill Clinton, président des États-Unis, le conflit entre les communautés et sur l’identité nationale demeure tout aussi vif – l’action armée en moins.

JOL Press : Un problème d’identité nationale auquel s’ajoutent des difficultés sociales, n’est-ce pas ?

Mark Devenport : Oui, absolument. Les tensions identitaires sont moins fortes parmi les classes aisées. Lorsqu’on a du travail, lorsqu’on dirige une entreprise, on est davantage préoccupé par la bonne marche de l’économie et on craint les effets et le coût de manifestations. Alors on ne va pas se ruiner ou perdre son job pour une histoire de drapeau…

En revanche, parmi les populations les plus défavorisées unionistes à Belfast-Est, le sentiment d’avoir été les grands perdants des accords de paix domine largement. Si la situation ne s’arrange pas, voire se dégrade, c’est à cause des accords de paix – et des catholiques, nationalistes irlandais.

JOL Press : Que peut faire Londres face à une telle situation ?

Mark Devenport : Dans l’état actuel des institutions – dans le contexte de dévolution, une décentralisation proche d’un fédéralisme -, pas grand-chose.

Comme tous les Premiers ministres britanniques, David Cameron a, dans son gouvernement, une ministre chargée de l’Irlande du Nord, Theresa Villiers. Mais ses pouvoirs sont bien limités…

Elle s’exprime. Elle a ainsi déclaré que toutes les manifestations, même les pacifiques, devaient cesser sur le champ, qu’elles coûtaient trop cher au pays et risquaient de dégénérer. Elle a aussi été plus loin et affirmé que ces violences déshonoraient ce que représente ce pourquoi les manifestants se battent, à savoir le drapeau britannique.  

C’est fort, mais ses pouvoirs sont limités. Londres ne contrôle même plus la police qui relève désormais de la compétence de l’exécutif nord-irlandais.

JOL Press : Dans ces conditions, quelle peut être l’issue de ces événements ?

Mark Devenport : C’est encore assez peu clair. On se demande effectivement ce qui pourrait mettre un terme à tout cela.

Si les deux partis unionistes ont décidé de se concentrer sur les questions de pauvreté et de misère sociale, c’est parce qu’ils savent qu’ils ne sont pas en mesure de résoudre la querelle du drapeau. La majorité du conseil municipal de Belfast ne reviendra pas sur sa décision. C’est plus qu’improbable.

Un début de solution ou plutôt d’alternative a été évoquée : il s’agirait de laisser de manière permanente un Union Jack sur le mémorial aux victimes de guerres qui se situe à l’hôtel de ville. Mais les conseillers y seront-ils majoritairement favorables ? Rien n’est moins sûr.

Propos recueillis par Franck Guillory pour JOL Press – mercredi 9 janvier 

 

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