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DIVISIONS INTERNES

Italie: sous tensions, le Mouvement 5 Étoiles de Grillo pourrait éclater

Beppe Grillo, leader du Mouvement 5 Étoiles (M5S), collectif contestataire qui occupe plus de 150 sièges au Parlement italien, vient d’être condamné à quatre mois de prison pour avoir brisé des scellés lors d’une manifestation contre le TGV Lyon-Turin en 2010. Si sa condamnation ne remet pas directement en cause l’avenir du M5S, les tensions internes pourraient néanmoins provoquer l’explosion du Mouvement. Selon le spécialiste de l'Italie Hervé Rayner, cette pérennité incertaine affecte cependant tous les partis de la péninsule. Explications.

Beppe Grillo, leader du "MoVimento 5 Stelle" (M5S). Photo: JJ Merelo / flickr-cc

JOL Press : Où peut-on placer le Mouvement 5 étoiles (M5S) sur l’échiquier politique ?
 

Hervé Rayner : Cette question est un enjeu de lutte politique. C’est un des enjeux du M5S en tant que collectif, c’est-à-dire en tant qu’identité collective. La stratégie des fondateurs du M5S, Beppe Grillo et Gianroberto Casaleggio, est de refuser volontairement de se positionner sur l’axe "gauche-droite" et donc de refuser les classements qui prévalaient auparavant, au motif que leur collectif est révolutionnaire. Leur rhétorique consiste à dire qu’ils opèrent une nouvelle révolution, au-delà des clivages politiques traditionnels.

Cela ne veut cependant pas dire que tous, au sein-même du M5S, sont d’accord avec cette stratégie : c’est aussi pour cela qu’il y a eu tant de conflits internes au Mouvement depuis plus de six mois. Par exemple, le refus de Beppe Grillo de négocier avec le Partito Democratico pour former un nouveau gouvernement ou une majorité a été en partie contesté, même si ceux qui n’étaient pas d’accord au sein du Mouvement ont eu tendance à s’autocensurer, notamment par peur d’être exclu.

JOL Press : Pourquoi le M5S refuse-t-il le qualificatif de "populiste" ?
 

Hervé Rayner : La catégorie "populiste" n’est pas une catégorie d’analyse, c’est une sorte d’insulte, polie dans les formes. Désigner quelqu’un de "populiste" est une manière polie de le disqualifier. La catégorie "populiste" fait donc l’objet de luttes pour savoir qui sera désigné et donc stigmatisé comme tel. Je ne suis pas sûr que le M5S refuse ce qualificatif. Comme c’est un stigmate d’être taxé de populiste, celui qui est désigné comme tel peut avoir tendance – c’est une stratégie politique – d’assumer le stigmate. Il peuvt d’autant plus le faire que ceux qui le taxent d’être populiste sont ses adversaires politiques et les médias. Il préfère ainsi assumer l’étiquette et dire qu’il est proche du peuple.

JOL Press : Le M5S a exclu la semaine dernière quatre sénateurs accusés d’avoir critiqué Beppe Grillo. Qu’est-ce que cela dit de la personnalité du leader du Mouvement ?
 

Hervé Rayner : Beppe Grillo a fait avaliser cette décision d’exclusion par le "popolo della rete", c’est-à-dire le "peuple" d’Internet. Il a fait voter sur son site une partie de ses partisans – environ 32 000 – pour savoir s’il fallait effectivement exclure ces quatre sénateurs du mouvement.

Il avait employé la même méthode lors des réunions qui ont précédé la formation du gouvernement Renzi. Beppe Grillo ne souhaitait pas participer à ces tractations, mais après avoir posé la question à ses partisans pour savoir s’il fallait participer ou non aux tractations, le sondage interne, sur le site internet de Beppe Grillo, a donné tort à Grillo et il a pris acte. Il a donc rencontré Matteo Renzi mais en a profité pour faire son show : il a monopolisé la parole et a été très offensif.

Beppe Grillo ne fait donc pas qu’appuyer sur un bouton pour que son mouvement suive. Il peut quand même être désavoué et être obligé de suivre le vote de la "rete" (son réseau), qui parfois est contraire à ce qu’il avait préconisé.

JOL Press : Les divisions internes au mouvement pourraient-elles le fragiliser ?
 

Hervé Rayner : Toutes ces scissions internes ont affecté tous les partis en Italie, aussi bien le Partito Democratico que le Popolo delle Libertà (PdL) de Silvio Berlusconi l’année dernière. Cette dynamique-là guette en effet le M5S. Mais la tension était prévisible dès l’annonce des résultats des élections en février 2013, par la configuration-même du collectif. En effet, après les élections, plus d’une centaine de parlementaires, dont la plupart n’avaient jamais exercé de mandat local ou étaient très peu expérimentés sur les us et coutumes parlementaires, ont débarqué au Parlement.

Ces gens, qui ne se connaissaient pas, se sont rencontrés pour la première fois tous ensemble juste après les élections, à Rome. À la différence d’un parti politique traditionnel où les acteurs ont été socialisés pendant des décennies, ont grandi dans les partis et se côtoient tous depuis 20 ou 30 ans, le M5S n’existait pas en tant que collectif. Il s’est vraiment découvert comme tel au moment d’entrer au Parlement, avec en plus une ambiguïté parce que les deux leaders du parti n’y siègent pas.

Il y a eu des défections dans les semaines qui ont suivi les élections : en avril-mai, plusieurs parlementaires ont été exclus ou sont partis d’eux-mêmes. Certains parlementaires ont été exclus parce qu’ils ont participé à des talk-shows télévisés, très fréquents en Italie. Or le mot d’ordre de Grillo était de boycotter ce genre d’émissions pour se différencier des autres partis. Le fait que certains y aient répondu favorablement a été reçu comme un manquement à ce mot d’ordre.

JOL Press : Cette stratégie "offensive" de Beppe Grillo ne risque-t-elle pas de desservir sa cote de popularité ?
 

Hervé Rayner : Le M5S entend être le "popolo della rete", un collectif qui se base sur le territoire, c’est-à-dire sur les élus locaux et sur les associations, et en même temps sur Internet tout en boycottant la télévision et les grands médias traditionnels. C’est une stratégie qui consiste à assumer le "stigmate" et être au centre de l’attention, même s’ils sont montrés du doigt.

Après les premières défections en mai dernier, beaucoup de journalistes et d’adversaires politiques tablaient déjà sur un affaiblissement du mouvement. Mais tel qu’objectivée dans les sondages d’opinion, la "cote" du M5S est restée très forte – entre 20 et 25% d’intentions de vote – et elle a peu varié. Ce que prédisaient les adversaires de Beppe Grillo et la presse italienne, qui s’est beaucoup déchaînée contre lui, n’a donc pas eu lieu.

Aujourd’hui, certains parlementaires du M5S ont peur de s’exprimer publiquement sachant ce qui est arrivé aux autres. Il y a sans doute une très forte autocensure au sein du M5S. Mais ce qu’ils s’interdisent de dire à présent, ils pourraient se l’autoriser dans les semaines à venir, ce qui renverserait le rapport de force. Car jusqu’à présent, l’impression que donnent les deux leaders du parti, c’est d’émettre des consignes sans qu’elles puissent être discutées.

JOL Press : Comment le M5S aborde-t-il les élections européennes qui auront lieu en mai prochain ?
 

Hervé Rayner : Les élections européennes sont une sorte d’aubaine pour le M5S, car une bonne partie de son combat politique est un combat contre la Commission européenne, le diktat de Bruxelles, les privatisations imposées par l’OCDE, etc. Pour eux, un boulevard s’ouvre aussi dans le sens où la situation socio-économique en Italie est dramatique : il y a 13% de chômage – 45% chez les jeunes, sachant que l’électorat du M5S est plutôt jeune –, beaucoup d’entreprises continuent de fermer et les prévisions de croissance sont sans arrêt revues à la baisse – le PIB a reculé d’1,9% en 2013 et les prévisions de la Commission européenne et du FMI pour 2014 ne sont pas bonnes. Cela pourrait bénéficier au M5S s’il parvient à occuper le terrain et à se positionner comme le principal parti d’opposition, en sachant qu’il entrera en concurrence avec Forza Italia [le parti de Berlusconi, ndlr].

Si le M5S réussit à rester uni, ce qui n’est pas encore gagné parce qu’il est traversé par des tensions internes très fortes, il pourrait faire un score inédit aux élections européennes – entre 20 et 30%. Les parlementaires qui débarqueraient alors à Bruxelles ou à Strasbourg, sans expérience d’élus, détonneraient dans le paysage parlementaire européen actuel. Ils seraient beaucoup plus jeunes, il y aurait plus de femmes, et n’auraient pas du tout les mêmes parcours sociaux.

La discipline de groupe du M5S pose cependant problème, notamment parce le groupe n’existait pas avant les élections de février 2013. Donc ceux qui dominent au sein du groupe restent Grillo et Casaleggio, mais leur mot d’ordre commence à être de moins en moins supporté et toléré par une partie des parlementaires qui aimeraient, en quelque sorte, acquérir une forme d’autonomie collective. Le problème, c’est que les deux leaders peuvent faire jouer la base du Mouvement contre le groupe parlementaire. Il y a donc tout un jeu de tensions à l’œuvre au sein du M5S. Certains aimeraient échapper à ce qui peut être vécu comme une sorte de diktat et d’incursion des leaders. Ainsi, la pérennité du collectif n’est pas certaine : il pourrait cesser d’exister comme tel, être victime de tensions centrifuges, d’un éclatement. Cela dit, ceci n’est pas propre au Mouvement 5 étoiles mais bien à tous les partis en Italie.

Propos recueillis par Anaïs Lefébure pour JOL Press

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Hervé Rayner est spécialiste de l’Italie contemporaine. Titulaire d’un doctorat sur la sociologie des scandales politiques en Italie (1992-1994), il est chargé de recherche et d’enseignement à l’Université de Lausanne (Suisse).

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