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PRÉSIDENCE EUROPÉENNE

L'Italie à la tête de l'UE: quels enjeux pour Matteo Renzi?

Entretien avec Hervé Rayner, spécialiste de l'Italie, enseignant-chercheur à l'Institut d'études politiques et internationales de l'université de Lausanne.

Le chef du gouvernement italien, Matteo Renzi, fort de son succès électoral aux élections européennes, a pris le 1er juillet les rênes de la présidence de l’Union européenne. Pendant six mois, le jeune président du Conseil tentera d’imposer sa politique de relance de la croissance.

Matteo Renzi, chef du gouvernement italien, à la tête de la présidence de l'Union européenne depuis le 1er juillet 2014. Photo: theglobalpanorama / flickr-cc

JOL Press : L’Italie vient de prendre la tête de la présidence européenne pour six mois. Que signifie cette charge pour Matteo Renzi et pour l’Italie ?
 

Hervé Rayner : Pour Matteo Renzi, cette charge est importante, dans le sens où l’on peut se demander si la perspective de cette présidence italienne de l’Union européenne ne l’a pas motivé à opérer ce qui a été ressenti comme un "coup de poignard" contre l’ex-président du Conseil italien, Enrico Letta, en février dernier. La perspective de la présidence européenne a pu en effet jouer dans les "calculs" de Matteo Renzi et de son entourage pour s’emparer de la présidence du Conseil.

Pour l’Italie, cela signifie aussi beaucoup. Le pays, qui était majoritairement europhile ces vingt dernières années, et devenu en grande partie hostile à l’Union européenne en général, et à l’euro en particulier. Ce changement représente un défi de poids pour Matteo Renzi, qui vient de l’aile gauche de la démocratie-chrétienne, et qui a une culture politique très europhile.

Il a donc pour objectif de retourner cette opinion en faveur des institutions européennes, à l’inverse des nombreuses campagnes antieuropéennes menées par certains partis italiens, qui mettent souvent tout sur le dos de l’euro. Rappelons que l’euro a été le révélateur et l’accélérateur des faiblesses structurelles de l’économie italienne.

Pour Matteo Renzi, c’est enfin le moyen d’exprimer certaines revendications face à une idée assez répandue, qui consiste à dire que l’Italie est un des mauvais élèves de l’UE en matière de dette, de déficit public, de chômage et d’absence de croissance. L’idée que l’Italie ne maîtrise pas son agenda et que celui-ci est imposé par Bruxelles, par la Commission européenne ou par la BCE – et donc indirectement par l’Allemagne – est également très présente dans l’opinion italienne. Matteo Renzi souhaite ainsi ne pas se voir imposer de diktat par Berlin.

JOL Press : Quelles seront les priorités de Matteo Renzi pour les six mois à venir ?
 

Hervé Rayner : Depuis plusieurs mois déjà, Matteo Renzi a anticipé cette présidence. Lui qui provient de la démocratie-chrétienne met surtout en avant une Europe des valeurs, de l’éducation, de la recherche et de l’enseignement – il se qualifie d’ailleurs lui-même comme de la "génération Erasmus". Il ne veut pas réduire l’Europe à une dimension comptable et aux fameux 3% de déficit.

Matteo Renzi a parlé d’un programme de 1000 jours – la présidence européenne ne dure que 180 jours – en mêlant à la fois l’Europe et l’Italie, pour sortir du marasme et de la stagnation. Ses priorités porteront notamment sur la nécessité d’une plus grande flexibilité par rapport aux critères de Maastricht [indicateurs économiques que doivent respecter les pays membres de l’UE, ndlr] par exemple en excluant des déficits les investissements dans les infrastructures, la recherche et l’enseignement,.

Il a également un plan énergétique, pour s’appuyer davantage sur les énergies renouvelables. Il lancera aussi sans doute des grands plans au niveau européen concernant l’éducation – notamment supérieure –, un peu en retrait depuis quelques années.

JOL Press : Quelles difficultés va-t-il rencontrer pendant ces six mois ? Et qui sont les soutiens de Matteo Renzi en Europe ?
 

Hervé Rayner : Il va avoir des difficultés à se faire entendre, notamment par l’Allemagne et par la Commission européenne. Les Italiens ne s’en sortent pas avec la dette à 133% du PIB et cet impératif des 3% de déficit, qui a cependant été respecté. Cela nécessite énormément de sacrifices et Matteo Renzi a pour objectif de desserrer un peu cet étau.

Il a été réconforté par le résultat du vote européen, à tel point qu’il est vu comme une solution dans beaucoup de gouvernements et de chancelleries en Europe. En effet, le Partito Democratico a remporté presque 41% des voix : c’était inespéré. Vu le marasme de beaucoup de partis conservateurs ou sociaux-démocrates en Europe, c’est un score qui fait des envieux. Cela a ajouté à la centralité de Renzi, et explique la parution de nombreux articles dithyrambiques à son sujet dans la presse européenne.

Certains articles parus en Italie ont même commencé à dire que Matteo Renzi était devenu un partenaire de choix pour l’Allemagne, alors que François Hollande est en très mauvaise posture. Certains disent que c’est la fin du moteur franco-allemand, et que Paris est détrônée par Rome. Pour Matteo Renzi, il lui faut quand même trouver des alliés, comme la France, le Portugal, l’Espagne ou d’autres pour essayer de desserrer l’étau, trouver des astuces comptables pour ne pas inclure certaines dépenses dans le déficit : c’est ce qui risque d’être négocié dans les semaines et les mois à venir.

JOL Press : L’Italie a de nouveau été touchée cette semaine par un drame de l’immigration. La présidence italienne aura-t-elle les capacités de changer les choses au niveau européen ?
 

Hervé Rayner : La question de l’immigration sera en effet l’un des grands enjeux de ce "semestre italien". Matteo Renzi voudrait notamment qu’il y ait un siège de Frontex [Agence européenne pour la gestion de la coopération aux frontières extérieures, ndlr] en Italie, le siège étant actuellement en Pologne. Il y aura sans doute aussi une internationalisation des forces de frontières en Méditerranée, c’est-à-dire des forces de secours et de police en mer. Il y a eu des ouvertures à ce sujet ces derniers jours, même du côté allemand.

Propos recueillis par Anaïs Lefébure pour JOL Press

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Hervé Rayner est spécialiste de l’Italie contemporaine. Titulaire d’un doctorat sur la sociologie des scandales politiques en Italie (1992-1994), il est chargé de recherche et d’enseignement à l’Université de Lausanne (Suisse).

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