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À LA CONQUÊTE DU CONTINENT AFRICAIN

Partenariat: derrière la Chine, le Japon veut se lancer en Afrique

Le représentant du Premier ministre japonais Shinzo Abe pour les affaires africaines, Yoshifumi Okamura, était de passage à Paris cette semaine. Ancien ambassadeur du Japon en France, il a rappelé l’importance du continent africain pour le Japon qui, trois mois après la grande tournée africaine de Shinzo Abe, se lance dans la course aux investissements, encore loin derrière la Chine. Explications avec Christophe Sabouret, historien spécialiste du Japon.

Le soutien à la croissance et au devéloppement africains et le lancement d'un partenariat économique avec l'Afrique font partie des priorités de la politique japonaise du Premier ministre Shinzo Abe. Photo: Takato Marui / flickr-cc

"La croissance se trouve en Afrique : c’est maintenant qu’il faut investir", avait déclaré le Premier ministre japonais Shinzo Abe lors de la conférence internationale de Tokyo pour le développement de l’Afrique (Ticad V), en juin dernier. Le Japon soutiendra la croissance de l’Afrique dans les cinq ans à venir "via des aides publiques et privées de 3 200 milliards de yens (24,2 milliards d’euros), dont une aide publique au développement de 1 400 milliards de yens (10,6 milliards d’euros", avait-il précisé.

Six mois plus tard, il se rendait en Afrique pour une visite historique – la première depuis huit ans – dans plusieurs pays africains. Le soutien de la croissance africaine est en effet l’un des enjeux principaux de la politique du Japon, qui doit cependant faire face à la concurrence chinoise, devenue depuis 2009 premier partenaire commercial de l’Afrique.

JOL Press : Quels liens historiques ont entretenu le Japon et le continent africain ?
 

Christophe Sabouret : Il existait, au XIXème siècle, des liens entre des commerçants japonais et l’Afrique du Sud. Ces relations se sont interrompues pendant la seconde guerre mondiale et ont repris ensuite avec l’Afrique du Sud et différents pays africains. Les relations historiques plus anciennes sont assez ténues et individuelles : il n’y a pas eu de relations d’État à État pour la simple raison que le Japon ne s’est réunifié sous un empereur qu’en 1868.

Avant cela, ce ne pouvait être que des relations individuelles puisque les Japonais n’avaient pas le droit de quitter le territoire et d’y revenir sous peine d’être condamné à mort. Les relations se sont vraiment étendues après la seconde guerre mondiale avec le développement de l’économie mondialisée et les besoins en ressources énergétiques diverses et variées que nécessitait le développement économique du Japon.

JOL Press : En janvier dernier, le Premier ministre Shinzo Abe a fait une tournée en Afrique, cherchant à renforcer le partenariat commercial avec le continent africain. Que vient chercher le Japon en Afrique ?
 

Christophe Sabouret : Il vient chercher des matières premières, des marchés à développer en y vendant de la technologie, et surtout de la terre et de l’espace pour y implanter des usines par exemple. Le Japon a un besoin crucial de matières premières et de minerais, dont regorgeraient les sous-sols africains. Le Japon contribue déjà au développement de l’Afrique, mais dans des proportions très réduites.

Le Japon est aussi un peu à la remorque de son grand voisin et concurrent chinois, qui est très en avance par rapport à lui en termes de volume des échanges commerciaux avec l’Afrique, d’investissements publics et privés et d’occupation de l’espace. La Corée du Sud fait également partie de la "course" aux bonnes relations à la fois commerciales, économiques et foncières avec le continent africain.

JOL Press : Le Japon doit-il craindre cette concurrence de la Chine sur le continent africain ?
 

Christophe Sabouret : Non seulement il la craint, mais les Chinois mènent largement la course. Ce que cherche à faire le Japon, c’est idéalement de rattraper ce retard et c’est la raison pour laquelle le Japon est en train de changer de stratégie pour l’Afrique dans son investissement et dans sa contribution économique : on passe de l’aide au développement (davantage tournée vers l’Asie, puisque c’est son aire géographique naturelle), à une plus forte proportion d’investissements d’entreprises privées en Afrique. Car c’est comme cela que les Chinois ont creusé leur avance. Le Japon emboîte donc le pas de la stratégie chinoise en Afrique.

JOL Press : Sur quoi misent les Japonais pour "séduire" l’Afrique ?
 

Christophe Sabouret : Dans ses discours, le Premier ministre japonais met en avant trois principes sur lesquels s’appuyer pour le développement de l’Afrique : les jeunes, les femmes et la paix. Il veut miser sur l’avenir et les compétences de la jeunesse qui animeront le pays africain dans les années qui arrivent et sur les femmes qui contribueront à l’explosion démographique africaine à laquelle on assiste déjà et qui va se poursuivre (la population africaine va dépasser de beaucoup la population de la Chine d’ici 2050). L’autre argument que fait valoir le Japon pour se différencier du grand concurrent chinois, c’est l’aide au maintien de la paix et la défense des droits de l’homme. Mais pour l’instant, ce sont surtout des mots.

JOL Press : Les investissements japonais en Afrique sont-ils très importants ?
 

Christophe Sabouret : Non ils sont ridicules. L’ONU avait encouragé chaque pays à contribuer à hauteur de 0,7% de son PIB pour aider au développement de l’Afrique, mais le Japon est encore très en-deçà de cet objectif. Dans les investissements japonais à l’étranger, l’Afrique arrive évidemment très loin derrière les pays asiatiques qui concentrent 50 ou 60% de son aide et de ses investissements. Par ailleurs, quand on parle des investissements ou aides japonais à l’Afrique, pendant longtemps, cela concernait très peu de pays africains : c’était principalement l’Égypte.

Récemment, le Japon s’est tourné vers des pays comme le Nigéria ou la Tanzanie. Aujourd’hui, les Japonais se disent préoccupés par la situation au Soudan, donc il pourrait y avoir des formes de participation de maintien de la paix. Mais en termes de volumes et de proportion d’investissements étrangers en Afrique, c’est encore très réduit.

Propos recueillis par Anaïs Lefébure pour JOL Press

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