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TROIS ANS APRÈS LA RÉVOLUTION

Libye: «La paralysie du pouvoir ouvre la porte à toutes les dérives»

Trois ans après le début de la révolution, les Libyens sont appelés ce jeudi 20 février à se rendre aux urnes pour choisir une soixantaine de personnalités chargées de rédiger la nouvelle Constitution. Mais pour Patrick Haimzadeh, spécialiste de la Libye, cette Constitution n’est pas la priorité dans un contexte extrêmement fragilisé par les coups de forces de milices armées qui tiennent le pays et demandent la dissolution du Parlement.

Photo: capture d'écran / Euronews

JOL Press : Alors que le pouvoir central libyen est extrêmement fragilisé, pensez-vous que le vote pour préparer la rédaction de la Constitution soit pertinent ?
 

Patrick Haimzadeh : Je suis assez réservé sur l’issue de ce vote. Des régions entières de Libye ne sont pas satisfaites de la façon dont le découpage a été fait, certaines populations comme les Amazigh (berbères) ne se sentent pas suffisamment représentées, et peu de Libyens se sont inscrits pour ce scrutin. Le pouvoir est très fragilisé, notamment depuis ces derniers jours : deux importantes milices de Tripoli ont lancé mardi un ultimatum au Parlement, demandant sa dissolution.

Nous sommes vraiment dans une situation explosive qui pourrait déboucher rapidement sur des affrontements sérieux. Dans ce contexte-là, le vote de la "Commission des soixante", chargée de la rédaction de la Constitution, n’est selon moi pas une priorité en Libye. Certains font le pari qu’une Constitution pourrait arranger les choses, mais rien nest moins sûr. Car même si un consensus est trouvé, il faut ensuite avoir les moyens de l’appliquer.

La priorité devrait donc être de dégager une feuille de route entre ceux qui veulent la dissolution immédiate du Parlement et qui se réclament du peuple libyen, et le courant qui est contre ; les deux s’appuyant sur des hommes en armes, qui menacent d’en faire usage. La moindre petite étincelle pourrait ainsi tout faire dégénérer.

JOL Press : Pourquoi ces deux milices ont lancé une telle offensive mardi ?
 

P. Haimzadeh : Elles n’ont pas vraiment lancé une offensive mais elles ont plutôt pris position. Il y a effectivement une demande récurrente de dissolution du Parlement : plusieurs manifestations "pacifiques" ont eu lieu, et ces milices ont surfé sur cette vague, qu’elles ont peut-être même encouragé.

Maintenant, sous prétexte de contrer la mainmise des islamistes et la mauvaise gestion du Parlement, ces gens-là ont mis en avant l’option militaire. C’est là qu’on a un point de blocage. Parviendront-ils à dégager un compromis, et annoncer la dissolution du Parlement - qui nécessiterait l’organisation délections anticipées ? Selon quelles modalités ? Avec quels candidats ? Ces questions restent posées.

Le modèle égyptien de la reprise du pouvoir par l’armée suivant la volonté de la rue est brandi en permanence en Libye. Il y a donc différentes initiatives qui vont toutes dans le même sens, à savoir profiter de la faiblesse du Parlement et de l’incapacité de ce système politique à se reconstruire pour s’emparer du pouvoir par la force.

JOL Press : Pourquoi le Parlement libyen a-t-il décidé de prolonger son mandat qui devait normalement s’achever le 7 février ?
 

P. Haimzadeh : Le Congrès général national [le Parlement libyen] a décidé cela parce qu’il n’avait justement pas été capable d’organiser les élections de la Commission des soixante. Selon leur feuille de route, ils avaient un an et demi pour organiser des élections, nommer la Commission des soixante, puis rédiger la nouvelle Constitution. Ils ne l’ont pas suivie, donc ils auraient dû être dissous.

Ils sont restés pour éviter la vacance du pouvoir et parce que c’était la seule instance tangible. Mais pour une majorité de Libyens, cet échec du Parlement peut suffire à justifier leur dissolution. Mais pour laisser place à quoi ? Certains membres du Parlement ont déjà démissionné parce qu’ils étaient contre la prolongation du mandat, d’autres ont peur d’être enlevés ou assassinés... C’est un corps qui pour l’instant n’a plus vraiment de capacité d’action.

JOL Press : Dans ce contexte, le gouvernement d’Ali Zeidan peut-il encore tenir ?
 

P. Haimzadeh : C’est à mon avis une question de jours, même si le Premier ministre Ali Zeidan s’accroche. On s’interroge sur ce qu’il pourrait maintenant prendre comme initiative. Il a déjà remplacé un certain nombre de ministres par des adjoints, qui n’ont pas forcément de compétences. Symboliquement, ce que peut faire Ali Zeidan, c’est procéder à la désignation d’un gouvernement de crise, réduit, mais pour ce faire, il faudrait qu’il soit avalisé par le Parlement... On a donc vraiment une paralysie qui ouvre la porte à toutes les dérives. N’importe quel groupe peut maintenant s’estimer légitime pour tenter un coup de force.

JOL Press : Que pensez-vous des déclarations du prince Idris Al-Senussi, un des héritiers du trône libyen, qui souhaite réunir les principales tribus libyennes et rétablir l’unité du pays autour de lui ?

P. Haimzadeh : C’est une option qui peut emporter l’adhésion chez certaines tribus de l’est de la Libye, voire peut être du sud, mais je vois mal comment il pourrait représenter une option de consensus. Il est pour l’instant encore tôt pour se prononcer sur cette question, mais je ne pense pas que l’idée de revenir au régime tel qu’il était avant Kadhafi puisse fonctionner.

Propos recueillis par Anaïs Lefébure pour JOL Press

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Patrick Haimzadeh est spécialiste de la Libye. Il a été en poste diplomatique à Tripoli entre 2001 et 2004 et effectue régulièrement des séjours en Libye. Il a également travaillé en Égypte, en Irak, au Yémen et au sultanat d’Oman, en tant que coopérant, analyste ou négociateur pour le compte de la France ou de l’ONU. Il est l’auteur du livre Au cœur de la Libye de Kadhafi, Éditions JC Lattès, 2011.

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