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ENTRETIEN AVEC PATRICK HAIMZADEH

Vers une nouvelle opération internationale en Libye?

Le chef d’état-major des armées françaises a déclaré, lundi 27 janvier lors d’une rencontre avec l’Association des journalistes de défense, qu’une opération internationale dans la zone sud de la Libye pourrait être un « scénario idéal » pour éviter la formation d’un « nouveau centre de gravité du terrorisme ». Pour Patrick Haimzadeh, spécialiste de la Libye, ce scénario paraît pourtant irréaliste et ne pourrait que déstabiliser encore plus le pays. Explications.

En septembre 2011, la chute de Mouammar Kadhafi et l’instabilité libyenne avaient poussé les États du Sahel à demander l’assistance des pays occidentaux pour lutter contre le terrorisme. Photo: Magharebia / flickr-cc

JOL Press : Le scénario dune opération internationale dans le sud de la Libye est-il effectivement "idéal" et envisageable ?
 

Patrick Haimzadeh : Cela me paraît pour le moment totalement irréaliste. D’abord, il faudrait un mandat. On ne va pas refaire appel à la Résolution 1973 adoptée en 2011 pour justifier une nouvelle intervention. Ensuite, il y a un gouvernement légitime en Libye. Jusqu’à nouvel ordre, aucun acteur politique en Libye n’a parlé de demander une intervention internationale. Or c’est la condition numéro un pour qu’une intervention ait lieu.

L’idée d’une telle opération me paraît totalement déconnectée des réalités du terrain, et des réalités légales et sociales libyennes. Il ne faut pas oublier que la Libye est dans un contexte de guerre civile.

Si l’on intervient, cela pourrait renforcer la coalition des Frères musulmans mais également des islamistes plus radicaux que l’on trouve un peu partout en Libye, surtout dans l’Est du pays, qui s’opposeraient au parti qui aura fait venir les forces étrangères sur le territoire. Je pense que cette proposition est inadaptée à la situation, nous ne sommes pas ici dans le scénario qui a prévalu au Mali.

JOL Press : Selon vous, les autorités libyennes ne seraient donc pas prêtes à laisser les forces étrangères intervenir une nouvelle fois en Libye ?
 

Patrick Haimzadeh : Pour l’instant, il y a un gouvernement extrêmement faible et contesté. Seul ce qui fait office de Parlement en Libye pourrait demander cela : c’est la seule instance qui dispose d’une légitimité populaire, élue jusqu’au 6 février.

Le gouvernement libyen, si tant est qu’il soit en mesure de demander ce type d’intervention, serait immédiatement mis en discussion par le Parlement qui pour le moment est dominé par le courant islamiste, hostile à toute intervention étrangère en Libye. Je ne vois donc pas qui pourrait, en ce moment en Libye, oser demander une intervention étrangère sur le territoire libyen.

JOL Press : Que se passe-t-il exactement dans le sud de la Libye ?
 

Patrick Haimzadeh : Il n’y a pas d’armée en Libye. Ce sont donc les katibas [brigades] qui règnent dans le pays. Doit-on alors faire la guerre à toutes les katibas libyennes ? Les affrontements qui ont lieu dans le sud sont d’abord des affrontements ethniques, entre différents groupes – notamment entre les Toubous [peuple nomade] et les tribus arabes Ouled Slimane. Il y a ensuite d’autres tribus, qui étaient fidèles à Kadhafi, qui ont profité de la situation pour s’attaquer elles-mêmes aux milices fidèles à Tripoli.

Le gouvernement de Tripoli n’ayant pas d’armée, il a donc remobilisé des milices du Nord pour éliminer ces "kadhafistes" du Sud. On va donc assister dans les jours qui viennent à de nouveaux affrontements. Il faut bien savoir que nous ne sommes pas du tout dans un scénario "islamistes contre anti-islamistes", mais bien dans un contexte de guerre civile intra-libyenne. La France doit-elle alors prendre parti pour les uns ou pour les autres ?

Concernant le terrorisme, pour l’instant, il y a effectivement des zones entières qui ne sont pas contrôlées. Mais il fallait penser à cela avant. À partir du moment où l’on a supprimé l’État libyen en intervenant en 2011, on aurait peut-être pu se poser la question des risques que cela faisait courir. On parle à nouveau d’intervention sans se poser la question de "l’après". On sait très bien que ce n’est pas en envoyant quelques bombardiers que l’on va résoudre la question de la crise en Libye. Il faut aussi savoir que le sud libyen n’est pas déconnecté de l’est, donc cela risquerait d’étendre l’intervention.

JOL Press : Où en est le programme européen d’assistance aux frontières en Libye ?
 

Patrick Haimzadeh : Il en est au point mort. Il faut rappeler que la Libye est un territoire très grand, où des étendues immenses de désert sont extrêmement difficiles à contrôler, avec des tribus frontalières à cheval sur les deux côtés, qui sont maintenant bien ancrées et qui vivent du trafic entre les différents pays (notamment avec le Niger, le Tchad et le Soudan).

Ces gens-là n’ont pas du tout envie de mettre fin aux trafics, et le pouvoir central de Tripoli n’a pas les moyens de leur imposer quoi que ce soit. Ce n’est donc pas avec quelques photos satellites que l’on transmettra aux Libyens, ou quelques radars qu’on leur donnera, que l’on sera en mesure de contrôler des milliers de kilomètres de désert.

Le contrôle des frontières n’est pas uniquement un processus technique. C’est d’abord la coopération entre les habitants de la région, les différentes tribus et les groupes armés qui contrôlent cette zone. Cela veut dire qu’il faut soit les désarmer – mais l’État libyen n’en a pas la capacité – soit obtenir leur allégeance. Que l’Europe ait la volonté de voir les frontières du sud contrôlées par l’État libyen est une chose ; que cela débouche vraiment sur une sortie de crise en est une autre.

Beaucoup de gens en Europe pensent que l’on peut effectivement régler les problèmes militairement, que l’on peut aider les peuples des pays du Sud à organiser des élections. Mais la construction d’un État, d’une démocratie et d’une stabilité est un processus avant tout interne, qui nécessite une pacification de la société, un passage à une mentalité de démocratie. Il ne faut pas croire non plus que ce que l’on peut mener comme actions n’aura pas d’effets contre-productifs. C’est souvent le cas. Quand on regarde les interventions occidentales de ces vingt dernières années, il y a plus souvent eu des effets négatifs à moyen et à long termes que des effets positifs.

Les problèmes sociologiques, culturels, politiques, ne seront pas réglés par les déclarations va-t-en-guerre des pays occidentaux. Ce sont avant tout des problèmes intra-libyens. Délégitimer les instances qui sont actuellement en place ne peut que retarder la construction d’un État libyen.

Ali Zeidan, Premier ministre libyen. Photo: capture d'écran / ArmyVideoTube

JOL Press : Crise pétrolière, baisse des revenus du pays, impopularité... Le gouvernement d’Ali Zeidan peut-il encore tenir ?
 

Patrick Haimzadeh : Le gouvernement actuel est effectivement très contesté : tout le monde en Libye est conscient que le gouvernement d’Ali Zeidan est un échec. Il a une durée de vie à la tête du pays qui reste incertaine : c’est peut-être une affaire de jours ou de semaines. Pour l’instant, il n’y a cependant pas d’alternative. Ce qui fait office de Parlement est extrêmement divisé. Ali Zeidan explique que si l’on dissout le Parlement, il y aura un vide de pouvoir. Ce à quoi beaucoup de Libyens lui répondent qu’entre le vide de pouvoir et le pouvoir du vide, il n’y a pas beaucoup de différence...

Il est cependant difficile de faire de la prospective, parce que le pays est extrêmement morcelé. Il y a donc plusieurs scénarios : on pourrait voir l’émergence d’un nouvel homme fort mais dans la Libye d’aujourd’hui, il n’aurait pas les moyens de s’imposer dans tout le pays. Il pourrait avoir quelques villes, quelques bastions, mais il serait forcément contesté dans d’autres régions dont il ne serait pas originaire.

On pourrait également dire que le fameux "Comité des Soixante" chargé de mettre en place une nouvelle Constitution pourrait répondre à cette attente. En même temps, ce n’est pas parce que vous avez une Constitution que la situation est réglée. Beaucoup de Libyens s’accrochent à cette idée de Constitution, sans voir qu’il devra y avoir, avant cela, de gros débats, que la rédaction risque d’être compliquée, et que si elle est votée, il n’est pas simple d’imaginer une Constitution sans véritable appareil d’État.

Il faudrait d’abord passer par une réconciliation nationale, or nous n’en sommes pas là. Il y a eu 50 morts à l’ouest de Tripoli la semaine dernière, il y en a eu au moins 150 dans le sud... On est au contraire dans une situation de reprise des combats.

JOL Press : Une réconciliation nationale en Libye est-elle envisageable ?

Patrick Haimzadeh : La réconciliation que tout le monde pensait possible au lendemain de la mort de Kadhafi ne s’est pas faite. Les gens n’ont pas voulu voir qu’en 2011, c’était avant tout une guerre civile. Ce n’était pas la révolution d’un peuple uni contre un dictateur. Les médias français ont souvent présenté les choses de manière très caricaturale, vision d’autant plus faussée que nous étions partie prenante dans cette guerre.

Les millions de gens qui se sont battus aux côtés de Kadhafi, qui se retrouvent du jour au lendemain ostracisés dans la Libye nouvelle, peuvent prendre leur revanche à la moindre occasion. Et étant donné que tout le monde a des armes, on assiste à une reprise des affrontements.

Il y a plusieurs grilles de lecture de cette guerre : la grille géographique, celle de la course pour le pouvoir, celle des islamistes qui veulent jouer leur carte dans cette guerre, ou encore celle des djihadistes qui veulent revenir à l’époque du Prophète, et qui ont des armes et des hommes déterminés à empêcher la reconstruction d’un État. Tout cela dans un pays immense, extrêmement difficile à contrôler sur le plan militaire. Voilà l’équation libyenne. Il est donc difficile de savoir ce que tout cela va donner.

Beaucoup de petits "Kadhafi" locaux tiennent leur ville ou leur région, mais de là à ce que quelqu’un émerge vraiment... Encore une fois, l’émergence d’une unité passe par un sentiment d’identité nationale qui transcende les identités primaires. Or celles-ci ont pris le pas sur l’identité nationale hypothétique fortement liée à Kadhafi lui-même. La Libye, avant, c’était Kadhafi.

Quand vous cassez ce symbole, même s’il était mauvais, vous cassez également l’identité fragile qui s’était construite autour de ce régime autoritaire. Or, plus la situation se dégrade, moins l’État a la capacité de rémunérer les allégeances et de s’appuyer sur le clientélisme, comme c’était la tradition en Libye, donc plus les gens s’atomisent. C’est un processus que j’ai observé dès le début et qui ne fait que s’accentuer. Certains Libyens en viennent même à regretter la période d’avant la guerre, souhaitant le retour d’un régime fort, même s’ils ne veulent plus d’un Kadhafi.

Propos recueillis par Anaïs Lefébure pour JOL Press

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Patrick Haimzadeh est spécialiste de la Libye. Il a été en poste diplomatique à Tripoli entre 2001 et 2004 et effectue régulièrement des séjours en Libye. Il a également travaillé en Égypte, en Irak, au Yémen et au sultanat d’Oman, en tant que coopérant, analyste ou négociateur pour le compte de la France ou de l’ONU. Il est l’auteur du livre Au cœur de la Libye de Kadhafi, Éditions JC Lattès, 2011.

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