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DJIHADISME

Libye: pourquoi la France presse-t-elle pour une mobilisation internationale?

Entretien avec François Burgat, politologue, directeur de recherche à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (IREMAM), spécialiste des courants islamistes.

Le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a annoncé mardi 9 septembre que, face à la déterioration de la situation sécuritaire en Libye, la France devait « agir » et « mobiliser la communauté internationale ». Pour quelles raisons ?

Des rebelles syriens, à 40 km de Misrata, en août 2011. (Crédit : Shutterstock)

Fragmentation, implosion, liquéfaction, "somalisation"… Les substantifs ne manquent pas dans les médias, ces dernières semaines, pour qualifier le chaos qui règne actuellement en Libye.

Trois ans après l'opération franco-britannique "Harmattan" qui a permis de renverser Kadhafi, le pays se trouve en effet déchiré par des luttes religieuses, tribales et régionales.

Au nord du pays, les forces gouvernementales alliées aux partisans du général pro-américain Khalifa Haftar combattent depuis le début de l'été les milices islamistes qui ont pris la capitale Tripoli et contraint le gouvernement à s'exiler à Tobrouk, à l'est.

Au sud, s’étend une zone grise échappant à tout contrôle de l'État, devenue une base arrière du djihadisme.

Bref. Un pays, avec désormais deux parlements et deux gouvernements concurrents, qui vole en éclats ; un pays, au bord de la Méditerranée, qui constitue l'une des portes de l'Europe...

C’est dans ce contexte que le président François Hollande a affirmé, dans un entretien accordé au journal Le Monde le 20 août dernier : "Aujourd’hui, ma plus grande préoccupation est la Libye" Trois semaines plus tard, son ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian appelait la communauté internationale à se mobiliser. Quels sont les enjeux en présence qui poussent Paris à vouloir intervenir ?

 

"Le sud libyen est une sorte de hub où les groupes terroristes viennent s'approvisionner, y compris en armes, et se réorganiser" (Jean-Yves Le Drian)

JOL Press : Comment et surtout en quelles proportions le sud de la Libye est-il devenu un sanctuaire pour les djihadistes de la région ?

 

François Burgat : L’idée que l’immense territoire libyen, dont toutes les frontières sont aujourd’hui particulièrement poreuses, serve de base arrière à des combattants impliqués ailleurs dans la région (en Egypte ou au Mali notamment) n’est effectivement pas dépourvue de sens.

Avant même d’être complétés par l’apport de l’Otan aux insurgés, les stocks d’armes s’y trouvaient en très grande quantité, dans ces arsenaux du régime qui ont échappé au contrôle des autorités de Tripoli.

Le Sahel est effectivement une région ou de très longue date, des groupes armés, nés dans le contexte des crises internes de presque tous les Etats de la région (ou parfois, comme dans le cas de l’Algérie, manipulés par ces Etats) ont trouvé refuge.

Même si les milices qui s’affrontent aujourd’hui en Libye n’ont pas toutes, tant s’en faut, un agenda anti-occidental, l’absence d’une armée nationale capable d’établir un minimum de contrôle sur l’immense territoire national inquiète donc assez légitimement aussi bien les Etats riverains (Egypte, Algérie, Tunisie ou...Mali) que ceux de la Rive Nord, dont la France, notamment du fait de son implication récente au Mali.

 

"La dégradation de la situation sécuritaire en Libye pourrait entamer le processus démocratique engagé au Mali" (Jean-Yves Le Drian)

JOL Press : En quoi la situation en Libye pourrait-elle menacer le Mali ?

 

François Burgat : Outre la "culpabilit" qu’elle ressent au regard de son rôle dans la chute de Kadhafi, la France voit de toute évidence une motivation à intervenir dans la proximité du Mali, un pays où son opération Serval récente n’a malheureusement pas résolu les déséquilibres de fond entre le Nord touareg ostracisé, qui avait pris de ce fait le parti de "s’allier avec le diable" djihadiste et le sud qu’elle a soutenu.

Le territoire libyen constituant effectivement aujourd’hui une base de repli pour ceux que les troupes françaises ont chassé du nord du Mali, une reprise en main sécuritaire dans cette zone apparaitrait donc bien, dans la logique de ceux qui la réclament, comme une sorte de "service après vente" de l’opération Serval.

 

"Je crains qu'il y ait des jonctions entre les différents califats" (Jean-Yves Le Drian)

JOL Press : Un vide sécuritaire dans le sud Libye pourrait-il favoriser une extension de l’Etat islamique (Irak-Syrie) et de Boko Haram (Nigeria), voire leur jointure ?

 

François Burgat : Il y a peu de données factuelles crédibles aujourd’hui sur la réalité des synergies entre des groupes tels que Boko Haram et l’Etat islamique. Leurs combattants ont en effet des agendas régionaux et donc des priorités d’action très différentes.

Mais, sur le moyen et le long terme, l’idée que puisse s’établir des coopérations entre ces "angris sunnys" et autres "djihadistes sans frontière", n’est bien évidemment pas dépourvue de sens : ces groupes sont nés dans des configurations néo-coloniales où les Occidentaux ont joué des rôles de premier plan.

Et l’imaginaire politique de leur membres comporte bel et bien une identique hostilité vis à vis de cet Occident, qui a employé dans leurs régions respectives des méthodes qu’ils dénoncent et qu’ils ont entrepris depuis quelques années de combattre par les armes.

La Libye, en passe d’embraser l’ensemble de la région ? (Crédit : Shutterstock)
 

JOL Press : Quelles chances une intervention militaire occidentale a t-elle de réussir ?

 

François Burgat : Une intervention occidentale pourrait, en ralentissant la résurgence du camp djihadiste dans le Sahel, avoir quelque effet à court terme sur l’équilibre des forces au Mali. En revanche, dans la phase difficile de reconstruction de la Libye, elle aurait de très fortes chances de se révéler tout à fait contre-productive.

Soutenue par l’Egypte du Maréchal Sissi, comme un élement de sa stratégie régionale contre révolutionnaire, elle se heurterait d’abord à l’hostilité de l’Algérie et d’au moins une partie du paysage politique tunisien, Rashed Ghannouchi, leader du parti majoritaire venant de la désavouer.

Techniquement, en l’absence de troupes au sol que personne n’est prêt à envoyer, elle aurait ensuite toutes les chances de manquer d’efficacité.

Sur le terrain politique cette fois, elle risque plus gravement de précipiter en Libye la cristallisation réactive d’un clivage entre "islamistes" et "anti-islamistes", qui est pour l’heure, quoi qu’en pensent les Occidentaux ou les "experts" du Maréchal Sissi, très loin d’être la bonne clef de lecture des affrontements à l’origine de l’instabilité du pays.

Inévitablement, la France va céder à la facilité de se poser en adversaire des milices dites ou perçues comme "islamistes" sans vraisemblablement avoir la capacité de faire la distinction entre la frange (islamiste) radicale et le tissu central (tout aussi islamiste) des forces révolutionnaires.

La lutte, nécessaire contre la frange radicale (notamment Ansar al-Charia) - c’est à dire les groupes dont l’agenda dépasse clairement le cadre territorial et les enjeux de la Libye nouvelle (un peu comme celui de l’Etat Islamique sort du cadre de la transition syrienne vers la démocratie) -, ne saurait se faire efficacement que s’il inclut l’important camp important des islamistes modérés (ce camp que les Occidentaux ont été incapables de soutenir en Syrie, avec les conséquences que l’on voit).

Une intervention occidentale ne trouverait très vraisemblablement aucun autre relais que les forces contre-révolutionnaires, celles que le général Heftar vient sans succès de tenter de mobiliser sous couvert de "lutte contre les islamistes". Elle se ferait avec la bienveillance des Américains, avec l’aide directe du Maréchal Sissi mais également celle de personnalités de l’ancien régime exilées au Caire, tel Ahmed Qadhafeddem, le propre cousin de Kadhafi.

Elle aboutirait ainsi inévitablement à creuser un clivage binaire pro/anti "islamistes", (recoupant partiellement au moins de surcroit le clivage entre forces pro et anti révolutionnaires) tout à fait comparable à celui du champ de bataille dans lequel les Occidentaux, à force d’erreurs d’appréciation, sont sur le point de se laisser enfermer en Irak.

 

Propos recueillis par Coralie Muller pour JOL Press

 

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François Burgat est politologue, directeur de recherche à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (IREMAM) à Aix-en-Provence, spécialiste des dynamiques politiques et des courants islamistes dans le monde arabe.

 

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