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Libye: «Les milices islamistes veulent jouer leur carte politique»

Entretien avec Karim Nabata, blogueur libyen basé à Tripoli.

Malgré un fragile cessez-le-feu à Tripoli, les Libyens craignent de nouveaux affrontements dans la capitale. Les milices islamistes, qui ont mis la main sur l’aéroport international et investi le bâtiment de l’ambassade américaine, contrôlent désormais la ville. En nommant un nouveau Premier ministre à Tripoli, les islamistes souhaitent ainsi revenir dans le jeu politique après leur défaite aux élections législatives de juin. Le pays a désormais deux gouvernements et deux Parlements. État des lieux.

(Crédit photo  Marcio Jose Bastos Silva Shutterstock.com)

JOL Press : Qui contrôle concrètement Tripoli aujourd’hui ?

Karim Nabata : Sur le terrain, c’est plutôt ce que l’on appelle le "Bouclier central", un groupement de milices islamistes originaires de Misrata, qui contrôle la ville de Tripoli en ce moment.

JOL Press : La vie quotidienne a-t-elle changé depuis que ces milices ont pris le contrôle de la ville ?
 

Karim Nabata : Depuis dix jours, un cessez-le-feu a été décrété à Tripoli, donc la vie a repris. Les gens commencent à rentrer chez eux après avoir fui, surtout dans les quartiers qui n’ont pas été trop endommagés par les affrontements. Il y a presque un retour à la vie normale.

JOL Press : Et ce, malgré le contrôle de l’aéroport international de Tripoli par les milices ?
 

Karim Nabata : La prise de l’aéroport – et de la route de l’aéroport – par ces milices n’a pas changé beaucoup de choses sur le terrain, même s’il est vrai que, maintenant, on ne peut plus prendre l’avion depuis l’aéroport international. Mais, en dehors de cela, cette prise de contrôle n’a pas vraiment gêné la population.

JOL Press : Beaucoup de Libyens ont fui en Tunisie ces dernières semaines. Sont-ils revenus ?
 

Karim Nabata : Oui, mais pas tout le monde. Certaines personnes n’ont pas réussi à retourner à Tripoli. En effet, malgré le cessez-le-feu, à l’ouest de la ville, la région qui était pro-Zintan [milices opposées aux milices de Misrata, ndlr] est le théâtre d’affrontements avec d’autres villes voisines, et la route côtière qui relie Tripoli à la Tunisie est coupée. Certains Libyens sont donc bloqués en Tunisie et ne peuvent pas rentrer à Tripoli.

JOL Press : Les milices islamistes qui contrôlent Tripoli sont-elles soutenues par la population ?
 

Karim Nabata : Une partie de la population soutient ces milices, mais on sent qu’il y a une tension. Les gens ne croient pas vraiment au cessez-le-feu, qui a été déclaré d’un seul côté – du côté des Zintani – et qui pourrait annoncer un retour soudain aux affrontements. On craint que les combats reprennent dans quelques jours. Les Libyens ne veulent donc pas montrer leur sympathie ou quoi que ce soit vis-à-vis de ces milices.

JOL Press : Que veulent réellement ces milices islamistes pour le pays ?
 

Karim Nabata : Leur objectif déclaré était de libérer Tripoli, l’aéroport et les installations étatiques qui étaient sous le contrôle des milices adverses.

Les milices de Misrata ont été formées par la tendance islamiste dans le pays, et tous les partis qui suivent cette tendance ont créé ce que l’on appelle les "boucliers" (central, de l’est et de l’ouest). Or, ce mouvement politique islamiste a perdu lors des dernières élections législatives en juin.

Maintenant, leur objectif est donc de remettre sur pieds l’ancien Congrès général national (CGN), en disant qu’ils ont gagné sur le terrain et que c’est à eux de "corriger la trajectoire de la révolution", qui selon eux a été volée par le nouveau Parlement libyen installé à Tobrouk, dans l’est du pays. Celui-ci soutient le mouvement du général Haftar [général dissident à la retraite, qui a lancé une opération pour lutter contre les groupes terroristes, ndlr].

En clair, les islamistes veulent désormais avoir des cartes à jouer sur le front politique.

JOL Press : Qui est le "Premier ministre" que les milices islamistes ont nommé à Tripoli ?
 

Karim Nabata : Les milices ont redonné vie au Congrès général national à Tripoli, qui a directement nommé, le 25 août, un certain Omar al-Hassi, pro-islamiste chargé de former un nouveau gouvernement. Mais on a aussi un gouvernement dirigé par le Premier ministre Abdullah al-Thani, à Tobrouk, ville située à l’est du pays.

Lundi 1er septembre, le Parlement de Tobrouk a prolongé le mandat d’al-Thani, alors que celui-ci avait démissionné. En ce moment, on a donc deux corps législatifs et deux corps exécutifs : deux Parlements et deux gouvernements.

JOL Press : Pourquoi l’armée libyenne ne parvient-elle pas à contenir les milices armées ?
 

Karim Nabata : Depuis la libération de la Libye [la chute de Kadhafi, ndlr], l’armée devait recruter ses membres parmi les milices, ce qu’elle a commencé à faire. Mais les combattants de ces milices – que l’on appelle révolutionnaires – sont indisciplinés.

Ils ont le sentiment d’avoir été les vainqueurs dans la guerre qui les a opposés à l’armée de Kadhafi en 2011. Ils ont donc intégré l’armée avec cette mentalité de vainqueurs, et cela a créé des tensions au sein de l’armée libyenne, jusqu’à ce qu’ils prennent la décision de créer une armée parallèle, ces fameux "boucliers", composés généralement de révolutionnaires civils qui ont combattu lors de la révolution libyenne.

Maintenant, ces boucliers combattent ce qui reste de l’armée officielle libyenne, ou bien l’armée du général Haftar, notamment pour prendre le contrôle de Benghazi, grande ville de l’est du pays.

Propos recueillis par Anaïs Lefébure pour JOL Press

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Karim Nabata est un blogueur libyen basé à Tripoli. Il tient un blog sur la plateforme Libyablog, décryptant, souvent avec humour, la vie politique libyenne.

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