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INSTABILITÉ

«La solidarité entre les Libyens empêche le pays de tomber plus bas»

Entretien avec Karim Nabata, blogueur libyen basé à Tripoli.

Pas de répit pour la Libye. Près de trois ans après la mort de Kadhafi, les milices armées n’ont pas lâché les armes. La formation d’un nouveau Parlement, installé loin de la capitale en proie aux affrontements entre tribus, doit désormais trouver les moyens d’enrayer les violences qui poussent des milliers de Libyens sur les routes.

Face à l'insécurité grandissante, des milliers de Libyens fuient le pays. En 2011, la révolution libyenne avait déjà jeté des milliers de gens sur les routes. Photo: Magharebia / mars 2011 / flickr-cc

JOL Press : Comment le nouveau Parlement libyen a-t-il été accueilli et perçu par la population libyenne ?
 

Karim Nabata : Une majorité de Libyens approuve ce Parlement, qui reflète d’une certaine manière la population. Avant les élections législatives, les candidats n’avaient pas le droit de se présenter sous des listes politiques ou des blocs parlementaires. Ils ne pouvaient que se présenter comme indépendants. Les têtes de partis ou de blocs islamistes ont perdu : le parti islamiste Justice et Construction n’a par exemple obtenu que 18 sièges sur les 182 élus. Les Libyens apprécient qu’il n’y ait pas une forte représentation des tendances islamistes dans cette nouvelle assemblée.

JOL Press : Comment ont réagi les groupes islamistes face à cela ?
 

Karim Nabata : Sur les 18 députés islamistes, quatre ont assisté aux sessions parlementaires cette semaine, mais ils ont rejoint le nouveau Parlement installé à Tobrouk seulement mercredi. Il y a eu un décret de cessez-le-feu à ce moment-là, mais ils n’ont même pas voté pour ce décret. Ils commencent vraiment à "creuser leur tombe".

Ils disent que la guerre qu’ils veulent mener, c’est pour conserver l’esprit de la révolution du 17 février [début de la guerre civile libyenne en 2011, ndlr] mais tout le monde sait qu’ils combattent pour le compte de mouvements étrangers, avec un soutien qatari et un appui turc, et suivent la tendance égyptienne des Frères musulmans qui cherche à se propager au Maghreb.

Pour l’instant, ils n’ont pas de poids au sein du Parlement, mais il faut encore attendre la formation des nouveaux blocs parlementaires qui ne se sont pas encore constitués et qui dévoileront le vrai visage de ce nouveau Parlement.

JOL Press : Quelles seront les priorités de ce nouveau Parlement ?
 

Karim Nabata : Les débats qui se déroulent actuellement au Parlement portent sur le dossier sécuritaire et l’instabilité dans le pays, pour faire face à la guerre civile entre deux tribus à l’ouest, et à la guerre qui se déroule à l’est du pays, entre l’armée du général Haftar et les intégristes d’Ansar al-Charia. D’après ce que l’on sait, le Parlement a décidé de prendre des décisions fermes face à cela, notamment en ce qui concerne la légitimité de ces milices et afin de nommer un homme fort au conseil des généraux militaires pour combattre les mouvements déstabilisateurs du pays.

JOL Press : Le nouveau Parlement aura-t-il les capacités de combattre ces violences ?
 

Karim Nabata : Il y a, au sein de l’armée libyenne, une division entre l’état-major et les forces du général Haftar. C’est donc une tâche très difficile à accomplir, mais le Parlement compte surtout sur le soutien du peuple pour pouvoir décréter des lois qui construisent et unissent l’armée et qui limitent un peu cette division.

JOL Press : Dans quel état se trouve Tripoli depuis l’attaque de l’aéroport il y a trois semaines ?
 

Karim Nabata : Tripoli, ville assez peuplée, est vraiment déserte. On a des difficultés à se procurer le minimum vital (le pain, le carburant et le gaz). La moitié des habitants de la ville ont abandonné leur maison, il y a des quartiers entiers qui ont été démolis dans cette guerre qui entame maintenant sa quatrième semaine. L’état est vraiment critique. Par contre, l’incendie des réserves d’essence qui menaçait la ville a finalement été maîtrisé par les pompiers qui ont combattu le feu pendant dix jours.

JOL Press : Observez-vous une forme de solidarité au sein de la population ?
 

Karim Nabata : Oui, on a vu des gens qui ouvrent leurs maisons à l’ouest de Tripoli, sur la route côtière près de la Tunisie, pays vers lequel il y a un exode massif de Libyens. Sur la route, les gens ont également ouvert des camps pour les réfugiés de Tripoli et ont acheté des produits alimentaires pour eux. Cette solidarité, que l’on a connue aussi pendant la révolution, revient et empêche, malgré tout, que la Libye tombe encore plus bas.

Propos recueillis par Anaïs Lefébure pour JOL Press

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Karim Nabata est un blogueur libyen basé à Tripoli. Il tient un blog sur la plateforme Libyablog, décryptant, souvent avec humour, la vie politique libyenne.

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