Connexion

«DEXIA UNE BANQUE TOXIQUE», DE C. LE GALL ET N. CORI

Le monde local et la finance, une rencontre toxique

Comment Dexia, en qui les acteurs locaux avaient toute confiance, a-t-elle pu les entraîner dans les pires travers de la spéculation financière ? Éléments de réponse avec le livre de Catherine Le Gall et Nicolas Cori « Dexia une banque toxique » (La Découverte) qui propose une plongée dans les coulisses d'une banque aux ambitions démesurées, dont les dirigeants, poussés par l'appât du gain, ont sacrifié l'intérêt de leurs clients.

Photo : R/DV/RS/Flickr cc.

Les folles dérives de la finance mondiale ont touché nos communes, nos hôpitaux et nos HLM. Dexia, l'ex-Crédit local de France, leur a vendu des milliers d'emprunts structurés, devenus toxiques, dont les taux d'intérêt explosent : aujourd'hui, la banque est à l'agonie et ne doit sa survie qu'au soutien des États belges et français. Qui va payer la facture (estimée, au minimum, à 10 milliards d'euros) ? Que ce soit l'État ou les collectivités locales, ce seront bien les contribuables qui, in fine, devront assumer les dégâts de ce véritable scandale financier.

Dans Dexia une banque toxiqueNicolas Gori et Catherine Le Gall racontent ainsi comment le premier "emprunt structur" a été imaginé dans les salles de marchés de la banque américaine JP Morgan. Ils montrent comment Dexia est devenu dépendante des profits dégagés par ces produits financiers hautement spéculatifs et comment elle a construit une "machine de guerre" pour conquérir les élus et leur vendre ces prêts venimeux.

Extraits de Dexia une banque toxique, de Catherine Le Gall et Nicolas Cori (La Découverte)

En mars 2008, les élections municipales et cantonales voient l’arrivée de nouvelles majorités à la tête des villes et des conseils généraux. Le premier geste de ces élus, souvent socialistes, est de faire réaliser des audits sur la gestion de leurs prédécesseurs. Certains résultats se révèlent incroyables et incompréhensibles : leur commune ou leur département s’est endetté avec des produits financiers totalement exotiques dont les taux d’intérêt peuvent atteindre jusqu’à 50 %, puisqu’ils varient en fonction du yen, du dollar, de la livre sterling, du franc suisse ou d’indices totalement inconnus comme le "CMS dix ans". Les banques qui leur ont vendu ces produits les appellent des crédits "structurés". Les dégâts qu’ils peuvent causer aux finances des collectivités leur valent d’être rapidement baptisés "emprunts toxiques". Un scandale est né.

Claude Bartolone, élu en 2008 président du conseil général de Seine-Saint-Denis, fait partie de ces élus locaux de petites ou de grandes collectivités qui, par centaines, voire par milliers, doivent composer avec les emprunts toxiques. En septembre 2008, suite à la remise d’un rapport du cabinet Michel Klopfer, il découvre que la dette de son département est composée à 97 % de crédits structurés. De quoi craindre une explosion de ses taux d’intérêt et, donc, l’obligation de diminuer les dépenses d’un département pauvre et déjà en difficulté financière. L’élu socialiste réagit en déclarant la "guerre" aux banques : propos incendiaires dans les médias contre les établissements financiers qui "ont fait miroiter aux élus des économies à court terme en passant sous silence les risques à long terme", multiples recours en justice, création d’une association d’élus regroupant toutes les collectivités (de droite comme de gauche) ayant des emprunts toxiques et, profitant du fait qu’il est député, lancement d’une commission d’enquête parlementaire sur le sujet.

Ce livre doit beaucoup au combat de Claude Bartolone. C’est en assistant à la commission d’enquête parlementaire qu’il a présidée (dont les travaux se sont déroulés de septembre à décembre 2011) que les auteurs de ce livre ont entrevu une partie de l’histoire qui va être relatée ici et ont eu envie d’enquêter pour obtenir des réponses à des interrogations non résolues par les députés. Notamment le fait de savoir comment les emprunts toxiques – des produits financiers a priori aberrants et qui n’avaient rien à faire dans le bilan de petites communes – avaient pu être inventés et connaître un tel succès.

Le responsable de ce scandale sans précédent (et qui n’a pas d’équivalent ailleurs dans le monde) a pour nom Dexia. Non seulement cette banque est à l’origine des emprunts devenus toxiques, mais c’est elle qui en a vendu la majorité. Dexia, c’est une banque franco-belge aujourd’hui célèbre car, du fait de la crise financière en 2008, elle a failli sombrer et a été sauvée in extremis par les pouvoirs publics, avant de finir par être démantelée à partir de 2011. Mais Dexia, c’est aussi l’ancien Crédit local de France, une institution publique dépendant de la Caisse des dépôts et consignations, dont le rôle consistait, dans les années 1980 et au début des années 1990, à fournir au monde local de simples prêts à taux fixe pour financer son développement. Enfin, Dexia, c’est une idée malheureuse : celle de Pierre Richard, son créateur et patron, un homme à l’ambition démesurée qui, rêvant de devenir l’égal des plus grands banquiers de la planète, a engagé le CLF dans une stratégie de croissance et de rentabilité à outrance qui est passée par la création d’emprunts très profitables mais beaucoup plus risqués : les crédits structurés.

Pourquoi et comment ces crédits ont été inventés ? Quelle stratégie la banque a-t-elle mise au point pour les commercialiser ? Pourquoi personne n’a réagi et pourquoi les autorités ont-elles laissé faire ? Comment, à la fin, ces produits sont-ils devenus toxiques ? Pour répondre à ces questions, il va nous falloir commencer par raconter l’histoire imbriquée de Pierre Richard, du CLF et de Dexia, qui va des années 1970 à aujourd’hui. En nous intéressant particulièrement aux années 1994 et 1995, nous verrons comment la rencontre du monde local et de celui de la finance de marché a pu donner naissance à l’emprunt structuré. Nous raconterons ensuite comment le CLF puis Dexia, en se présentant comme "la" banque du monde local, a pu endormir la vigilance des élus et distribuer des produits de plus en plus dangereux à tous les types de collectivités, ainsi qu’aux hôpitaux et aux organismes de logement social. Le tout sans aucune réaction des multiples autorités de contrôle jusqu’à ce que la crise financière de 2008 éclate et entraîne, lentement mais sûrement, une remise en cause généralisée de ce système.

Pour autant, au début 2013, rien n’est réglé. Des collectivités sont étranglées par des taux d’intérêt qui avoisinent les 40 % et on estime à au moins 10 milliards d’euros le risque financier qui pèse sur le monde local. Enfin, les collectivités ont le droit à une double peine : après les avoir roulées dans la farine, les banques ne veulent plus leur prêter d’argent. Et la morale n’en sort pas gagnante : aucun des responsables de tout ce gâchis n’a été sanctionné. Certains, à l’instar de Pierre Richard, coulent une retraite heureuse en touchant une pension de 600 000 euros annuels, d’autres – plusieurs de ses anciens adjoints – ont retrouvé du travail comme cadres dirigeants d’autres banques. Le coût de cette histoire, c’est bien entendu le contribuable qui le paiera. À travers ses impôts locaux ou nationaux. Il semble bien que l’expression "privatisation des profits, socialisation des pertes" soit toujours d’actualité !

Pour raconter cette histoire, nous avons rencontré de très nombreux protagonistes qui étaient au cœur de la machine : des anciens dirigeants et de nombreux anciens salariés de Dexia, des banquiers concurrents, des consultants, des membres de la haute administration, des élus locaux et des membres de la fonction publique territoriale… Nous avons même retrouvé l’ingénieur financier qui, le premier, a eu l’idée d’inventer un emprunt structuré et a vendu l’idée à Dexia. Beaucoup ont accepté de témoigner, mais à l’unique condition de rester anonymes. Ce que nous avons naturellement accepté. Nous nous sommes aussi appuyés sur de nombreux documents internes à Dexia : des comptes rendus de réunions du comité exécutif de la banque, des rapports confidentiels et, enfin, un document exceptionnel, le listing de tous les emprunts structurés distribués par Dexia de 1995 à 2009, et encore en exercice début 2010.

________________________________

Nicolas Cori, journaliste économique à Libération, est notamment l'auteur de De la grandeur au gouffre. Comprendre les scandales financiers (Lignes de repères, 2005) et de Vincent Bolloré : Ange ou démon ? (avec Muriel Gremillet, Hugo.doc, 2008). Catherine Le Gall, journaliste indépendante, spécialisée dans les sujets financiers, collabore à la Gazette des Communes, la Gazette Santé Social, Alternatives économiques, Terra Eco, Rue89 ou le site Le Plus/Le Nouvel Observateur.

Dexia une banque toxiqueLa Découverte (14 mars 2013)

Noter
0