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Vie parlementaire : la majorité LREM fracturée ?

 

La redoutable communication du couple exécutif, Emmanuel Macron et Édouard Philippe, éclipse bien souvent le travail parlementaire effectué depuis juin dernier par la majorité La République En Marche. Celle-ci avait accepté au pas de charge les premières réformes économiques du quinquennat. Mais depuis plusieurs mois, la machinerie parlementaire se crispe et des tensions se font jour : la faute à une majorité éclectique et divisée.

 

Un an après l’élection d’Emmanuel Macron, les bilans — souvent positifs — fleurissent dans la presse. Mais si l’optimisme est revenu dans le monde économique, la "machine LREM" commence à se gripper. Formidable outil pour remporter l’élection présidentielle et disperser "façon puzzle" les autres partis politiques, la formation mise sur pied par l’équipe du candidat commence à montrer ses premières limites.

 

Le triomphe des élections législatives en juin 2017 a masqué les faiblesses intrinsèques d’un mouvement composé de responsables politiques provenant de bords opposés. Sur les 126 députés qui avaient un passé dans un autre parti politique : 83 viennent de la gauche (PS, EELV) et 65 viennent de la Droite et du centre (LR, UDI). Une variété des opinions et des points de vue qui s’ajoute aux 169 parlementaires issus "de la société civile" sans mandats préalables, qui incarnent eux aussi toute une "gamme" de positionnements politiques, des plus progressistes aux plus conservateurs.

 

Une diversité masquée par les premiers mois du quinquennat, quand l’essentiel des réformes se concentrait sur l’Économie, sujet consensuel dans les rangs de la majorité. Un consensus modérément libéral caractérise en effet les membres de LREM. Mais la multiplication des sujets sociétaux ces derniers mois a mis en pleine lumière de profondes divisions.

 

Le retour du clivage gauche — droite

 

Emmanuel Macron souhaitait construire une politique au-delà du clivage gauche droite : sorti par la porte, il revient par la fenêtre. Sur l’immigration, la pertinence d’une interdiction du glyphosate ou sur la PMA, les anciens clivages réapparaissent.

 

Ce lundi 23 avril, le projet de loi "asile-immigration" était adopté par l’Assemblée nationale. Des débats houleux agitaient l’hémicycle depuis plusieurs jours, car Christophe Castaner, délégué général de la République en Marche, et Richard Ferrand, président du groupe à l’Assemblée ont été confrontée aux critiques de l’opposition, mais aussi de leurs propres parlementaires. Accusé simultanément d’être un texte "trop dur" ou "trop laxiste", le projet de loi a été remanié et amendé à de multiples reprises. Finalement, sur 308 élus LREM, 197 ont voté le texte de leur gouvernement, mais 99 ne se sont pas rendus à l’assemblée au moment du vote, 14 se sont abstenus et un député a voté contre. Ce dernier a depuis été exclu du groupe parlementaire. Une sanction révélatrice des désaccords qui parcourent les bancs macronistes.

 

Le sujet épineux du glyphosate

 

Sur la question du glyphosate, le quiproquo demeure entre l’Assemblée Nationale et l’exécutif. Alors que ces derniers jours la loi sur l’Agriculture était soumise aux parlementaires, l’interdiction de cet herbicide sur le sol français dans trois ans promise par le président de la république en novembre dernier n’a pas été inscrite dans le texte. Certains députés LREM, croyant bien faire en proposant de suivre la ligne fixée par l’Elysée, se sont fait reprendre par le chef groupe Richard Ferrand. Une situation floue révélatrice  de la confusion qui règne sur ce dossier depuis plusieurs semaines.

 

En novembre 2017, Emmanuel Macron s’était en effet engagé à interdire l’usage de cet herbicide en France d’ici trois ans. Une décision motivée par un contexte médiatique particulier, quand de multiples ONG et des associations écologistes avaient brandi une étude du Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) accusant le glyphosate d’être "probablement cancérigène". Depuis, le champ scientifique a pointé du doigt les multiples erreurs et le parti-pris idéologiques des membres du CIRC, qui se sont rétractés depuis. Plusieurs organismes scientifiques impartiaux et publics ont apporté des études complémentaires et bien plus rassurantes. C’est normalement le cas de l’AHS, l’Agricultural Health Study, à l’origine d’une étude portant sur plusieurs milliers d’agriculteurs américains et ne relevant aucune corrélation entre l’usage du glyphosate et l’apparition de cancers.

 

Face à ce consensus dans le camp scientifique sur l’innocuité de l’herbicide, les députés LREM ont du mal à valider les déclarations impromptues du Président de la République. Le 4 avril, un rapport du Parlement sur l’utilisation des pesticides relevait déjà que "L’établissement d’un lien de causalité entre la survenue d’une pathologie et l’exposition aux produits phytopharmaceutiques est délicat ". En conséquence de quoi, les membres de cette commission, dont de nombreux membres de La République En Marche, se sont contenté de défendre une interdiction "limitée" du glyphosate. Un décalage entre les propositions du pouvoir législatif et les déclarations de l’exécutif qui fragilise la marge de manœuvre du gouvernement.

 

À la fin du mois de mars, le ministère de l’Agriculture a répondu aux questions écrites sur le glyphosate posées par plusieurs sénateurs de la Marne (Yves Détraigne, Françoise Férat et René Paul Savary). Cette réponse, évasive et floue, admet que la France s’était positionnée à l’époque à la suite de la controverse médiatique et reconnaît que les organismes scientifiques européens sont rassurants à propos des effets du glyphosate sur la santé humaine. Cependant, Stéphane Travert et ses services restent ambigus dans cette lettre, reconnaissant que l’herbicide ne pourra pas être écarté en l’absence d’alternatives crédibles, mais en évitant de contredire les promesses effectuées par le chef de l’État à l’automne.

 

Les enjeux sont pourtant immenses : une sortie du glyphosate couterait près de 2 milliards d’euros aux agriculteurs français, une population active déjà fragile. Les professionnels du secteur se mobilisent d’ailleurs pour mettre en avant les nombreux atouts du glyphosate, principalement pour l’agroécologie : en débarrassant les agriculteurs des mauvaises herbes sans porter atteinte aux vers de terre, aux insectes et aux autres microorganismes, le glyphosate protège les sols et la nature. C’est notamment la position de Guy Riba, Président d’honneur du Groupement pour un Avenir Innovant en Agriculture (GAIA), dans une tribune publiée sur le site internet de L’Institut de l’Agriculture Durable.

 

Une situation qui creuse les divisions au sein du groupe LREM, entre ceux qui sur se rangent sur la ligne gouvernementale, et ceux, de plus en plus nombreux, qui doutent ouvertement de la pertinence de l’interdiction du glyphosate. Un imbroglio qui a probablement incité le gouvernement à botter en touche ces derniers jours, quand la loi Agriculture était proposée à l’Assemblée Nationale : pas de débat, pas de problème ! Une solution intenable à long terme, quand le gouvernement devra clarifier sa politique.

 

Mais le pire pourrait être à venir : sur la laïcité, un clivage apparaît déjà entre partisans d’une stricte application de la loi de 1905 (position de Manuel Valls, apparenté LREM) et les députés favorables à une interprétation plus souple pour faciliter l’intégration à la République des musulmans (option politique défendue d’autres parlementaires LREM comme Aurélien Taché). Le débat ne manquera pas d’apparaître sous le quinquennat. Enfin, sur les sujets comme la PMA ou l’euthanasie, les députés En Marche les plus à gauche risquent de rentrer de plein fouet en conflit avec leurs "camarades" plus conservateurs.

 

Emmanuel Macron commencerait-il à payer son positionnement "en même temps" ? Un flou qui lui avait permis d’éluder les thèmes les plus clivants et concentrer sa politique et sa communication sur les réformes économiques. Maintenant que la plus grande partie d’entre elles ont été effectuées, le gouvernement va devoir gérer un parlement indocile et morcelé sur les questions de société. On lui souhaite du courage pour les quatre prochaines années.

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