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INTERVENTION AU MALI

Avec Serval, la France a repris la main sur son pré carré africain

L'Opération Serval au Mali célèbre son premier anniversaire. Une première année qui en appellera sans doute d'autres tant il est impossible à ce jour pour les forces françaises de passer durablement le relais sur place. A l'occasion de cet anniversaire, Boubacar Boris Diop et Aminata Dramane Traoré, deux intellectuels africains, proposent leur éclairage sur les actions de la France dans ses anciennes colonies dans un livre, La Gloire des Imposteurs. Boubacar Boris Diop, écrivain sénégalais, a répondu aux questions de JOL Press.

Les troupes françaises débarquent à Bamako, le 21 janvier 2013. Photo : U.S. Air Force photo by Senior Airman James Richardson/Wikimedia Commons / cc

JOL Press : Un an après le lancement de l’Opération Serval, quel bilan tirez-vous de l’intervention française au Mali ?
 

Boubacar Boris Diop : Personne n’a eu le temps de tirer le bilan de cette première intervention qu’une deuxième a déjà été lancée en Centrafrique et pour moi, ces deux opérations s’éclairent mutuellement et nous font prendre conscience de certaines habitudes françaises.

Vu de Paris, nous avons l’impression que l’opération Serval a été un véritable triomphe, caractérisé notamment par la célèbre visite de François Hollande à Tombouctou et cette phrase, « c’est le jour le plus important de ma carrière politique ».

Vu du Mali, les problèmes sont toujours là. Certes, les Maliens ont agité des drapeaux tricolores et ont accueilli les soldats français en libérateurs, mais on se rend compte, notamment avec le cas de Kidal, que cette intervention dont le prétexte était la restauration de l’intégrité du Mali, a en fait déclenché une nouvelle partition car Kidal est toujours une ville interdite aux troupes maliennes. Le pays a été divisé, tout comme la société malienne par un appui français donné au Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), l’élément touareg qui n’est pas représentatif de toute la communauté touarègue.

Nous sommes désormais dans une situation de « ni guerre ni paix » et de temps en temps des attentats meurtriers surviennent. Il n’y a donc aucune raison de pavoiser.

JOL Press : Dans votre livre La Gloire des Imposteurs, sorti le 9 janvier, vous dénoncez une forme de néo-colonialisme par la force. Qu’entendez-vous par là ?
 

Boubacar Boris Diop : C’est le moins que l’on puisse dire. J’aimerais que la société française se pose quelques questions sur le fait suivant : jamais l’Angleterre n’est intervenue au Kenya, au Nigeria, au Zimbabwe depuis les indépendances, pas plus que le Portugal dans ses anciennes colonies. La France, avec l’opération Sangaris, mène sa cinquantième intervention.

Il est temps pour les Français de se demander pourquoi ils sont les seuls à agir ainsi.

Il est également temps que la politique africaine de la France devienne un sujet de politique intérieure. Tout le monde se raconte une sorte de fable de la générosité, mais en fait tout ça ne sent que l’uranium et le pétrole.

JOL Press : Compareriez-vous alors l’intervention américaine en Irak de l’intervention française au Mali ?
 

Boubacar Boris Diop : Entre l’Irak et le Mali, les échelles sont différentes. Je n’ai pas l’impression que la France soit dans le même type d’embourbement que les Etats-Unis en Irak. Pourtant, comme au Mali, George W. Bush avait également pronostiqué très rapidement une mission accomplie.

JOL Press : Pensez-vous pour autant que tout soit la « faute » de l’Occident ? N’est-ce pas le Mali lui-même qui a demandé à la France d’intervenir en janvier 2013 ?
 

Boubacar Boris Diop : C’est un sujet que nous développons longuement dans notre livre. Les autorités de transition, lorsqu’elles ont appelé la France au secours, ont été tenues par la main, leur plume a été dirigée.

La France s’est activée au Conseil de sécurité de l’ONU pour avoir une requête lui permettant d’intervenir.

La France n’est plus aussi solide qu’il y a quelques années et ne peut plus intervenir seule. Au fond, elle sent que ses partenaires traditionnels sont perplexes de la voir s’engluer dans ses ancienne colonies. Elle a alors recours à l’ONU et demande également aux pays africains de mettre la main à la pâte.

Elle préserve simplement ses propres intérêts. Ici, Areva est sous garde militaire française, ce qui est quand même exceptionnel.

Personne ne lui a rien demandé et cela doit être très clair.

JOL Press : Quels seraient alors, selon vous, les grands axes d’une diplomatie équilibrée qui permettrait à chaque pays africain de s’autodéterminer ?
 

Boubacar Boris Diop : Il faut d’abord que ces pays soient dotés d’un Etat et d’une armée, au minimum. Le Mali avait une démocratie mais quasiment sans Etat et qui s’est effondré du jour au lendemain.

« La sécurité précède le développement », comme disait Cheikh Anta Diop. Une armée continentale est sans doute une utopie mais les pays peuvent néanmoins se doter d’une armée digne de ce nom qui ne soit pas mise en déroute en quelques jours par une poignée de terroristes.

JOL Press : Pour vous, il s’agit donc du travail de chaque pays africain, un travail qui n’est pas du ressort de la communauté internationale...
 

Boubacar Boris Diop : Oui, en tout cas pour les pays qui ont été décolonisés. Cependant, la décolonisation à la française c’est « partir pour mieux rester », selon les termes d'Edgar Faure.

On n’a jamais entendu les Nigérians ou les Kényans rejeter leurs problèmes sur le dos du Royaume-Uni. La Françafrique est d’ailleurs un terme qui n’a pas d’équivalent en anglais.

Le fait colonial a un début et une fin et cette fin doit être aujourd’hui acceptée.

Propos recueillis par Sybille de Larocque

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