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IMPOSSIBLE RÉCONCILIATION NATIONALE

Combats au nord du Mali: «La France a sa part de responsabilité»

Entretien avec Francis Simonis, historien et chercheur spécialiste du Mali.

Samedi 17 mai, la visite du Premier ministre malien Moussa Mara dans la ville de Kidal, bastion des Touaregs du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad), a été perçue comme une provocation par les rebelles. Des affrontements meurtriers ont éclaté entre l’armée malienne et le MNLA, poussant le nord du Mali au bord de la guerre. Pour le spécialiste du Mali Francis Simonis, la France, en limitant le déploiement en force de l’armée malienne à Kidal, a sa part de responsabilité dans ces événements.

Combattants touaregs au Nord du Mali. Photo: Magharebia / flickr-cc

JOL Press : Suite aux violents affrontements du week-end dernier, l’annonce de la fin de l’opération Serval au Mali a été différée. Les soldats français sont-ils "condamnés" à rester ?
 

Francis Simonis : C’est une évidence. L’annonce de Jean-Yves Le Drian n’était que de la poudre aux yeux. Il souhaitait annoncer officiellement la fin de l’opération Serval pour dire que désormais, les troupes françaises seraient redéployées dans le cadre d’un plan global pour le Sahel, mais elles seraient de toute façon restées en place au Mali.

C’est un effet d’annonce, rien de plus, pour pouvoir dire que la France avait accompli sa mission et donc que la guerre était terminée. Les troupes françaises sont au Sahel pour de très nombreuses années et le retour à la paix n’est pas pour tout de suite. L’essentiel des troupes qui étaient au Mali auraient de toute façon été installées à Gao et à Tessalit donc dans la réalité, cela n’aurait rien changé.

JOL Press : Pourquoi le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a-t-il décidé d’annuler sa visite à Bamako ce dimanche ?
 

Francis Simonis : L’annulation de cette visite est, à mon avis, directement liée au fait qu’elle aurait provoqué des manifestations d’hostilité à Bamako. Deuxième élément important à prendre en compte : la date qui a été choisie pour cette visite a été perçue à Bamako comme une véritable provocation. On ne peut pas signer un accord de défense avec la France le 25 mai, date anniversaire de la fondation de l’OUA (Organisation de l’unité africaine) en 1963.

Déjà, le premier accord de défense aurait dû être signé le 20 janvier. Sous la pression populaire, cette signature a été différée. Le 20 janvier, c’est la date anniversaire du 20 janvier 1961, jour où Modibo Keïta [président du Mali entre 1960 et 1968, ndlr] a décidé le retrait des troupes françaises du Mali... Il y a une symbolique des dates qui pose vraiment problème.

JOL Press : Neuf mois après l’élection présidentielle, la poursuite des combats dans le Nord du Mali remet en question l’intégrité territoriale du pays. Doit-on craindre une partition du Mali ?
 

Francis Simonis : Non je pense que la partition n’est pas à craindre, parce qu’elle ne sera jamais acceptée par la population et l’armée malienne. Ce qui est à craindre, c’est que la situation actuelle se perpétue, c’est-à-dire une zone de non-droit dans la région de Kidal, qui échappe de fait au gouvernement malien.

L’autorité de l’État n’a pas été retrouvée et ne peut pas l’être, puisque la France l’interdit. Il faut bien comprendre que la France, en installant ses troupes dans le Nord du Mali, a interdit à l’armée malienne de s’y installer. Elle n’y était représentée que par 200 hommes environ. La France a donc cantonné l’armée malienne au lieu de cantonner les membres du MNLA [Mouvement national de libération de l'Azawad] et du Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad (HCA).

JOL Press : Les troupes françaises auraient donc, selon vous, une part de responsabilité dans les événements du week-end dernier ?
 

Francis Simonis : La France a une responsabilité directe dans ces événements. Si le MNLA a pu s’attaquer à la délégation ministérielle samedi dernier, c’est parce qu’on a interdit à l’armée malienne de s’installer en force à Kidal. L’armée malienne n’était pas suffisamment présente ou forte pour protéger le Premier ministre. Or ni Serval ni la Minusma ne sont intervenues pour protéger le Premier ministre.

JOL Press : Aujourd’hui, quel est le poids des jihadistes et celui du MNLA au Nord du Mali ?
 

Francis Simonis : Les jihadistes sont encore très présents dans la région de Kidal et sont en train de se réorganiser, même si l'opération Serval leur a infligé des coups très durs et que des opérations sont régulièrement menées. Dans la région de Gao, c’est plus compliqué, parce que le Mujao (Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest) est profondément imbriqué et implanté dans la population locale. Dans cette région, l’autorité de la Minusma et de Serval ne s’exerce que dans les abords immédiats de la ville, mais toute la campagne reste incontrôlée.

Le MNLA a une puissance militaire limitée. Chaque fois qu’il s’est confronté aux jihadistes par exemple, il a été taillé en pièces. Il s’est néanmoins installé en force dans la ville de Kidal et l’armée malienne n’était pas suffisamment présente pour pouvoir lui résister. La population est désormais favorable à une action militaire qui permettrait de résoudre le problème par la force.

JOL Press : Le ministre malien des Affaires étrangères a réclamé mardi un renforcement du mandat de la Minusma. Comment la Minusma et Serval sont-elles perçues par les Maliens ?
 

Francis Simonis : Aujourd’hui, personne n’est capable de savoir à quoi sert la Minusma. Elle est décrite au Mali comme un ensemble de touristes en uniforme. Un renforcement du mandat de la Minusma serait par exemple le désarmement des bandes armées du Nord, c’est-à-dire des rebelles du MNLA et du HCA. Pour l’instant, la Minusma observe mais n’agit pas.

On se retrouve dans une situation d’anarchie complète. Serval apparaît de plus en plus aux yeux de Bamako comme une troupe d’occupation. Les critiques sont de plus en plus vives, même si personne ne remet en cause la légitimité de cette intervention qui a permis de sauver le Mali.

Le problème, c’est le rôle joué par Serval dans la région de Kidal : les Maliens ont de plus en plus l’impression que la région de Kidal est devenue un protectorat militaire français. Ces derniers jours, plusieurs manifestations ont eu lieu contre la présence française dans le nord du Mali.

JOL Press : Qu’attendent les Maliens de ces forces militaires ?
 

Francis Simonis : Ils attendent deux choses : soit que les forces françaises et la Minusma interviennent pour désarmer le MNLA et le HCA et rétablissent la légitimité de l’État dans le Nord, soit qu’elles se retirent et laissent l’armée malienne régler le problème à sa façon.

JOL Press : Pourquoi l’armée française n’agit-elle pas pour désarmer ces groupes rebelles ?
 

Francis Simonis : Elle n’agit pas parce que ce serait particulièrement dangereux. S’il fallait agir, c’était en janvier 2013, en arrivant à Kidal. L’armée était puissante, et surtout elle était appuyée par des soldats tchadiens motivés à désarmer le MNLA. La France leur a interdit de le faire, parce qu’elle mène depuis le début un jeu ambigu vis-à-vis du MNLA. L’ambassadeur de France qui a été nommé au mois de mars est décrit par les leaders touaregs du MNLA comme l’émissaire secret du Quai d’Orsay qui, avant sa nomination, leur a apporté le soutien français.

La France s’est appuyée sur le MNLA parce qu’elle a cru qu’il allait pouvoir l’aider à récupérer ses otages. Elle est donc apparue pendant longtemps comme la protectrice du MNLA. Tout a changé en novembre dernier, avec l’assassinat des deux journalistes français à Kidal. La France a pris ses distances par rapport au MNLA, mais elle ne peut plus intervenir désormais, il y aurait des pertes, des combats, et il y a aussi un lobby pro-MNLA très puissant à Paris.

Propos recueillis par Anaïs Lefébure pour JOL Press

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Francis Simonis est historien, spécialiste de l’Afrique occidentale et du Mali. Il enseigne à l'Institut des Mondes Africains, basé à Aix-en-Provence. 

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