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ENTRETIEN AVEC CLAUDE ASKOLOVITCH

Ce que révèle le procès du mari de la femme voilée à Trappes

Ce vendredi, Michaël Khiri a été condamné à trois mois de prison avec sursis et 1000 euros d’amende par le tribunal correctionnel de Versailles, pour s'être violemment interposé lors du contrôle policier à Trappes de sa femme intégralement voilée en juillet. Mais au-delà des faits, que révèle cet incident qui avait déclenché trois nuits d'affrontements entre habitants et policiers à Trappes ? Eléments de réponses avec Claude Askolovitch, auteur de « Nos mal-aimés - Ces musulmans dont la France ne veut pas » (Grasset - septembre 2013).

Le 20 septembre dernier, trois mois de prison avec sursis avaient été requis à l'encontre de Mickaël Khiri, ainsi qu'une amende de mille euros, pour s'être violemment interposé lors du contrôle policier à Trappes de sa femme intégralement voilée en juillet - Photo : Jean-François Gornet / Flickr cc.

Mickaël Khiri, jeune homme de 21 ans, le mari de la femme entièrement voilée dont le contrôle d'identité avait dégénéré, a été condamné, ce vendredi 8 novembre, à trois mois de prison avec sursis et à 1000 euros d'amende. Il était poursuivi devant le tribunal correctionnel de Versailles pour rébellion et outrage envers trois policiers, tous parties civiles. Trois mois de prison avec sursis ont été requis.

Lors de la soirée du 19 juillet, les abords du commissariat, au cœur du quartier des Merisiers, avaient été pris d'assaut par une foule réclamant la libération de Mickaël Khiri. Les violences avaient duré trois nuits.

JOL Press : De quoi cette actualité est-elle symptomatique du climat actuel ?

Claude Askolovitch : On est en plein cagnard, en plein ramadan, il fait très chaud et les policiers ne trouvent rien de mieux à faire que d’aller contrôler les femmes en burqa autour d’une mosquée, fréquentée par des salafistes religieux, et on s’étonne que cela se passe mal. Tout le discours à la guimauve sur le respect de la loi, sur le fait que les musulmans défient la loi, quand l’Express explique que certaines musulmanes contournent l'interdiction du niqab dans l'espace public en portant un masque de protection respiratoire, en complément d'un simple voile islamique, tout cela est pathétique ! On dirait une volonté de mettre le feu à la société française autour de l’islam.

Tous les spécialistes de sécurité, tous les policiers savent que, de temps en temps, pour des raisons d’ordre public, cela ne sert à rien de faire tel ou tel contrôle. La sécurité et l’ordre public, c’est un tout. Personne ne passe son temps, de manière manique, à faire respecter la loi. Quand des policiers décident délibérément de faire du contrôle à la burqa autour d’une mosquée, dans un quartier chaud, on se demande s’ils sont dingues ou s’ils cherchaient à ce que la situation dégénère.

A l’arrivée, on récolte ce que l’on redoutait : des émeutes, à connotation musulmane, dans une ville de banlieue française. On ne retiendra qu’une chose : les musulmans sont dans la rue, contre la République. Il faut rester sur les faits. Selon la loi, Mickaël Khiri n’a pas à se rebiffer contre les agents de police, on est d’accord,  mais, tous les jours, dans toutes les villes de France, des délits sont commis que les autorités laissent passer parce que ce n’est pas opportun de s’y attaquer.

Cette affaire aura provoqué les premières émeutes en France à connotation musulmane. Mais je dis qu’on est allé les chercher, ces émeutes. Cette loi anti-burqa qui, à mon avis, s’applique très peu avenue Montaigne et qui était censée apaiser le pays, est un ferment de contraintes, de discordes et de confusion.

JOL Press : De quelle manière la République devrait-elle se conduire face à ces revendications religieuses ?

Claude Askolovitch : Il n’y a aucune revendication religieuse. Vouloir porter la burqa est une manière, qui m’est totalement étrangère et peu sympathique, a priori, de pratiquer une religion de manière intégriste, mais ce n’est pas une revendication religieuse. Cela deviendrait une revendication religieuse si, par exemple, ces dames ou leurs maris exigeaient que les Françaises la portent. Le phénomène du voile intégral est très limité, souvent le fait de convertis et très souvent un phénomène transitoire. Des gens embrassent une religion, sont totalement embarqués par ce qu’ils croient être la vérité et, un jour, ils en reviennent. Il n’y a pas de prolifération de burqas en France.

Ce sujet n’existait pas avant que des politiciens, qui n’avaient que cela à faire, s’en emparent. Il n’y avait aucune justification à cette loi, l’agacement de certains députés n’était pas suffisant pour faire cette loi. Ceux qui souhaitent porter la burqa ont une vision intégriste de leur religion mais si quelqu’un, pour une raison qui lui appartient, décide de se vêtir de cette manière, c’est son problème. Interdire la burqa dans l’espace public était une transgression absolument terrible qui n’obéissait à rien sinon à une sorte de discours identitariste du type : "Pas de ça chez nous".

JOL Press : Est-ce que les musulmans, de manière générale, se sont sentis insultés par cette loi ?

Claude Askolovitch : Ce qui perturbe, en général, les gens de confession musulmane que je rencontre c’est d’entendre, en permanence dans les médias, que la religion musulmane ne serait pas compatible avec la République : il n’y a pas une semaine où un article n’est pas créé, ex nihilo, qui ne parle d’eux. Que ce soit pour parler de Trappes, du voile à la fac, de la burqua, les prières de rue, des piscines non-mixtes, qui n’existent pas, les informations de ce type ne s’arrêtent jamais. Pour eux, c’est fatigant. Ces actualités épuisent leur rapport à leur pays.

JOL Press : N’est-on pas en train de contenir une violence qui un jour pourrait sévèrement exploser ?

Claude Askolovitch : Certaines personnes rêvent de jouer un jour Le camps des saints[1], mais je pense que la société française est plus calme. Je crois juste que tous ces éléments fabriquent uniquement de la tristesse, du malheur pour l’ensemble des Français et une incapacité à faire société. Et ce malheur s’ajoute à d’autres malheurs sociaux. Il y avait de la violence à Trappes mais je ne crois pas à la grande guerre civile, sinon je partirais. On fabrique une conception identitaire de la France dans laquelle certaines personnes ne pourraient pas se retrouver, un pays où une certaine partie de la population passerait son temps à se méfier de ceux qui sont musulmans.

Alain Finkielkraut dit, par exemple, que les Français de souche ont plus de légitimité que les nouveaux arrivants, surtout s’ils sont musulmans. Et si un Français de souche normand se convertit à l’islam, devient-il un nouvel arrivant ? Cette conception ne correspond à aucune catégorie républicaine. C’est cela qu’on fabrique. On ne fabrique pas des djihadistes, on ne fabrique pas non plus des émeutes mais on fabrique cette idée qu’il y aurait des Français de deuxième catégorie. On fabrique une société brisée, au nom des plus belles intentions du monde et de la République.

Propos recueillis par Marine Tertrais pour JOL Press

Claude Askolovitch est journaliste. Il a travaillé au Nouvel Observateur, au JDD, au Point, à Europe 1 et à Marianne. Prix Décembre pour son Voyage dans la France de Le Pen, il a également publié une biographie de Lionel Jospin - tous deux chez Grasset.

[1] Le Camp des Saints est un roman publié en 1973 de l'écrivain français Jean Raspail. Il décrit les conséquences d'une immigration massive sur la civilisation occidentale, la France en particulier.

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