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ENTRETIEN AVEC MEHDI LAZAR

Qatar: état des lieux, six mois après le changement d’émir

En juin dernier, l’émir du Qatar abdiquait, cédant la place à son fils, le cheikh Tamim ben Hamad Al-Thani. À 33 ans, le chef qatari incarne le nouveau visage du richissime petit émirat, dont le rôle sur la scène internationale dépasse largement les frontières du Golfe et qui sera au cœur de l’actualité pour la Coupe du monde de football en 2022. Six mois après sa prise de pouvoir, JOL Press fait le point sur la stratégie politique et diplomatique du nouvel émir avec Mehdi Lazar, géographe et spécialiste du Qatar.

Cheikh Tamim ben Hamad, émir du Qatar, Doha, 10 décembre 2013. Photo: Chuck Hagel - Secretary of Defense / flickr-cc

Suite à l’abdication de l’émir du Qatar en juin dernier, son fils le cheikh Tamim a repris le flambeau. Une succession qui devait s’inscrire, selon les experts, dans la continuité de la politique menée par son père.

JOL Press : Cette continuité s’est-elle vérifiée au cours des six premiers mois de Tamim à la tête du pouvoir qatari ?
 

Mehdi Lazar : Des éléments de continuité sont indéniables. Par exemple, la relation avec les États-Unis reste forte et le Qatar et les États-Unis ont renouvelé mardi 10 décembre leur accord de défense et  de coopération militaire lors de la visite à Doha [la capitale qatarie, ndlr] du chef du Pentagone, Chuck Hagel. La relation bilatérale reste donc forte entre les deux pays, et continue de reposer sur le parapluie américain grâce à la base d’Al-Udeid [la plus grande base militaire américaine hors des États-Unis, ndlr] contre une présence massive dans le Golfe pour Washington.

De même sur le plan interne, il n’y aura pas de grands changements stratégiques : les directions du Qatar pour les quinze  prochaines années sont celles du plan stratégique de l’émirat, la "Vision 2030". Et bien que le nouvel émir dispose d’une marge de manœuvre certaine, les axes du développement économique et humain resteront donc dans l’ensemble les mêmes.

JOL Press : Que révèle l’éviction du puissant cheikh Hamad ben Jassim Al Thani, ancien Premier ministre et ministre des Affaires étrangères? Exerce-t-il encore une certaine influence ?
 

Mehdi Lazar : Le cheikh Hamad ben Jassim est l’ancien Premier ministre du Qatar – du 3 avril 2007 au 26 Juin 2013 – et l’ancien ministre des Affaires étrangères – du 11 Janvier 1992 au 26 Juin 2013. Il fut un support de la première heure de l’émir Hamad [le père de Tamim, ndlr] et l’architecte de la politique étrangère "hyperactive" du Qatar ces dernières années.

Son éviction aux Affaires étrangères n’était pas attendue aussi vite après le départ de l’émir Hamad, mais s’explique par le souhait de changer le style de la diplomatie de Doha, mais aussi d’éviter les rivalités entre le nouvel émir et l’ex-Premier ministre.

L’ancien Premier ministre est pour le moment discret, notamment depuis qu’il a été écarté de son poste de directeur du Qatar Investment Authority (QIA) – le fonds souverain du Qatar – ce qui laisse penser qu’il doit désormais prendre du champ par rapport à la politique qatarie. L’ex-ministre des Affaires étrangères de l’émirat peut désormais se concentrer sur ses affaires – étant l’un des hommes les plus riches de la péninsule, mais à long-terme il sera très certainement de nouveau un acteur de la scène internationale, tant ses compétences de diplomate et son réseau sont grands.

JOL Press : Certains observateurs accusent le nouvel émir de mener une politique trop nationale. Qu’en pensez-vous ?
 

Mehdi Lazar : Je pense que la polarisation de l’émir sur la politique intérieure de l’émirat est une bonne chose. L’émir Tamim a mis l’accent sur la politique intérieure du pays dès son arrivée au pouvoir fin juin 2013, en insistant sur le développement de l’émirat, ce qui répond à la fois aux crispations que le Qatar a connues au niveau régional, mais aussi aux besoins de politique intérieure avec un nouvel émir qui souhaite construire sa relation avec ses sujets.

Cette demande de focalisation sur la politique intérieure du pays est aussi une demande des nationaux qui ont vu l’"hyperactivit" diplomatique comme superflue et ne répondant pas aux besoins de l’émirat. Le Qatar a donc en ce moment besoin d’un moment de pause et de revenir sur ses fondamentaux stratégiques. 

JOL Press : Quelle est aujourd’hui la stratégie qatarie en termes de politique internationale, notamment dans le monde arabe ?
 

Mehdi Lazar : La stratégie internationale qatarie va peu à peu revenir à ce qu’elle était avant les printemps arabes : une politique d’influence. Le virage vers une politique de puissance avec une implication directe dans certains conflits régionaux a été un échec en Égypte, en Syrie, voire en Libye et en Tunisie. 

Ainsi, le positionnement global du Qatar va se poursuivre avec des investissements financiers, industriels et agricoles dans le monde entier (et ouverts vers de nouveaux continents tels que l’Afrique) mais sur le plan régional, nous assisterons à un retour de la plus traditionnelle "diplomatie du chéquier" de l’émirat.

Le Qatar tentera aussi de revenir sur le devant de la scène avec ce qui faisait autrefois sa force : les médiations internationales. Pourquoi pas d’ailleurs sur les fondamentaux de la politique arabe de l’émirat qui ont été implicitement reconduits, notamment le soutien à la question palestinienne et l’intégration régionale dans le cadre du Conseil de coopération du Golfe (CCG).

Photo: RHL Images / flickr-cc

JOL Press : Conditions de vie des ouvriers, flou sur la date de l’événement... L’organisation de la Coupe du monde de foot 2022 est critiquée sur la scène internationale. Quel(s) enjeu(x) représente cet événement pour le Qatar ?
 

Mehdi Lazar : Les enjeux sont énormes pour le Qatar qui a investi et continue d’investir énormément d’argent dans l’événement. Pour la réputation de l’émirat, c'est également un enjeu important : Doha veut en effet devenir un hub sportif et l’obtention de la coupe du monde 2022 est en quelque sorte l’aboutissement d'un parcours sportif de longue haleine commencé dans les années 1990. 

En tant que pays arabe, le Qatar représente aussi plus que son propre pays et les enjeux sont là aussi importants. Doha a néanmoins les ressources financières et la volonté pour atteindre ses objectifs.

JOL Press : L’affaire des Français "pris en otage" au Qatar a fait beaucoup de bruit ces derniers mois. Quelle est la politique menée aujourd'hui vis-à-vis des étrangers au Qatar ?
 

Mehdi Lazar : Les conditions de travail pour une certaine partie de la population expatriée au Qatar sont difficiles, voire très difficiles. C’est en particulier le cas des travailleurs asiatiques des services à domicile ou du secteur de la construction. Ils subissent les conditions climatiques extrêmes, de nombreuses heures de travail et parfois des violations de la loi.

De plus, le système contraignant du parrainage (le kafala) met l’employeur – notamment s’il est peu scrupuleux – en position de force face à son employé. L’émirat a fait des efforts dans ce domaine et est conscient qu’il doit changer. D’ailleurs, les autorités du Qatar ont pris la mesure du danger que représentent les critiques qui peuvent lui être attribuées sur cette question, notamment depuis que Doha a gagné l’organisation de la coupe du monde 2022, ce qui de toute évidence allait  mettre un coup de projecteur sur le pays. Un rapport de l’ONG Human Rights Watch en 2012 avait déjà pointé du doigt ce problème. 

La tendance générale est à un assouplissement du système et la tragédie il y a deux mois des ouvriers népalais fera certainement que l’évaluation sera plus rapide. Cependant, une suppression de ce système semble pour le moment peu envisageable en raison de la taille de la population étrangère au Qatar et la capacité de l’État qatari à détecter les abus et à les traiter est faible (bien que le droit du travail a été renforcé récemment, l’État manque de moyens de détection des abus, la prévention est peu développée et les syndicats encore interdits).

JOL Press : Quels sont les perspectives du Qatar pour 2014 et les principaux défis qui attendent le nouvel émir dans les mois qui arrivent ?
 

Mehdi Lazar : 2014 devrait être une année d'approfondissement et de sélections des projets qatari pour l’émir Tamim. Economiquement, Doha sera plus sélectif et recentrera ses investissements vers ses priorités stratégiques (agriculture, industries, sport, etc.) et ses partenaires privilégiés (Europe notamment).

Diplomatiquement, les choix seront difficiles. Dans ce contexte régional tendu, l’évolution de la politique régionale du Qatar sera complexe. Le chaos en Syrie et la possibilité d’un Iran nucléaire rendent l'exercice du pouvoir du nouvel émir difficile. Sur le plan intérieur, les défis sont aussi nombreux avec la question des travailleurs immigrés, notamment dans la perspective de la coupe du monde 2022. Le sujet de l’équilibre entre conservateurs et progressistes est aussi délicat et le nouvel émir a à ce titre une approche moins réformatrice que celle de son père.

Au niveau des relations avec la France, nous attendons des résultats sur le dossier du Rafale. Le Qatar est en effet l’un des pays les plus avancés pour un éventuel contrat de vente de l’avion de chasse français. Les négociations se poursuivent pour le moment mais semblent en bonne voie.

Propos recueillis par Anaïs Lefébure pour JOL Press

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Mehdi Lazar est géographe, spécialiste des questions de géopolitique et d’éducation. Il est docteur de l’Université Panthéon-Sorbonne, diplômé du Centre d’Études Diplomatiques et Stratégiques et de l’Institut Français de Géopolitique.

Il est notamment l’auteur de Le Qatar aujourd’hui – La singulière trajectoire d’un riche émirat, Michalon, mars 2013.

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