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CRISE UKRAINIENNE

La confusion règne autour du convoi «humanitaire» russe en Ukraine

Entretien avec Annie Daubenton, journaliste et essayiste spécialiste de l'Ukraine, auteure de l’ouvrage « Ukraine, l'indépendance à tout prix ».

Pour fournir une aide aux populations victimes des affrontements dans l’est de l’Ukraine, la Russie a envoyé un convoi humanitaire - toujours bloqué dans le sud de la Russie le 13 août dernier - de plus de 260 camions chargés de 1.800 tonnes d’aliments et de médicaments. Comme de nombreux pays occidentaux, l'Ukraine voit dans cette opération humanitaire le risque d’une intervention russe sur son territoire.

Photo: capture d'écran YouTube/Euronews DR

JOL Press : La Russie a envoyé un convoi de 262 camions d’aide humanitaire vers Lougansk, bastion rebelle situé à la frontière ukrainienne. Quel est l’objectif ?
 

Annie Daubenton : L’objectif affiché de la Russie est d’envoyer dans les régions du Donbass en conflit une "aide humanitaire d’urgence", de préférence pilotée par la communauté internationale. Dans la mesure où cette dernière a fait part de ses réticences, la Russie s’est dit prête à faire parvenir un convoi humanitaire en coopération avec la Croix Rouge et sans escorte militaire. Mais la Croix Rouge a émis plusieurs messages précisant qu’elle ne prenait cette responsabilité qu’avec l’ensemble des informations et documents nécessaires, contenu du convoi, sécurité de l’acheminement, assurance que le convoi ne passera pas par la région contrôlée par les séparatistes. Ces documents ne sont toujours pas parvenus.

Ceci pour la raison officielle. Mais la confusion qui entoure cette entreprise ne vient pas de son caractère "humanitaire" qui pourrait rallier toutes les parties. Cela fait plusieurs semaines que pro-russes et Russie tentent de trouver un nouveau souffle pour prolonger la guerre "cachée" menée par les séparatistes, pour les soutenir sans intervenir ouvertement.

Il avait d’abord été question de "forces de maintien de la paix", puis d’aide humanitaire. Etant donnés les antécédents de la Russie quant à ce type de stratégie déjà pratiquée pour la sécession de territoires dans ce qu’elle appelle son "tranger proche", on a tout lieu de s’interroger sur le contenu exact des 300 camions annoncés. 

JOL Press : Comment les autorités russes ont-elles justifié auprès de Kiev l’envoi de ce convoi ?
 

Annie Daubenton : Kiev est sous double pression. D’un côté, les Etats-Unis et l’Union européenne poussent en faveur d’un "compromis" qui permette à chacun de se prévaloir de la fin du conflit. Les contacts sont réguliers entre Vladimir Poutine, Angela Merkel et Barack Obama en particulier. Sous pression occidentale, un "groupe de contact" a été mis sur pied, qui penche, si je puis dire, du côté russe puisqu’il comprend l’ancien président ukrainien Leonid Koutchma, l’ambassadeur de Russie en Ukraine Mikhaïl Zourabov, des représentants de l’OSCE et des représentants des "séparatistes". Le but était de régler par là également des questions techniques : corridors pour l’évacuation des civils, échanges de prisonniers.

De l’autre côté, le pouvoir ukrainien se livre à une reconquête territoriale coûteuse en hommes et en moyens. Celui-ci avait toujours dit qu’il maintenait la porte ouverte pour des pourparlers, mais sans les "séparatistes" ayant du sang sur les mains.

JOL Press : Quelle est la réaction de Kiev face cette opération humanitaire ?
 

Annie Daubenton : Une "aide armée" d’envergure a été demandée à plusieurs reprises par les séparatistes, or la provenance du convoi viendrait, selon certaines informations, de la base d’une importante division d’infanterie, les camions ont été repeints en blanc, le côté camouflage l’emporte selon toute vraisemblance sur l’aspect humanitaire.

JOL Press : A quel scénario doit-on s’attendre et quelles seront les conséquences de ce convoi humanitaire ?
 

Annie Daubenton : Ce conflit est imprévisible depuis son déclenchement et même le Kremlin semble s’ajuster au fur et à mesure des événements, plutôt que s’appuyer sur une stratégie unique. Il faut ajouter que le tir sur l’avion de la Malaysia Airlines a fini de ruiner les hypothétiques bonnes volontés des autorités russes. Ils ont été durement sanctionnés, on également fait part de leurs propres sanctions, mais pour l’instant il semblerait que le jusqu’au-boutisme prévale sur les tentatives de désescalade.

JOL Press : Quelle est aujourd’hui la situation à Donetsk et Lougansk, les bastions des séparatistes prorusses dans l’est de l’Ukraine ?
 

Annie Daubenton : Il n’y a pas que Donetsk et Luhansk, mais aussi toutes les petites villes et villages qui se trouvent dans les environs et qui sont très démunis. En particulier près de la frontière russe, et parmi les populations les plus âgées qui n’ont pas pu fuir, se retrouvent piégées et doublement victimes : coupures d’eau, d’électricité, bombardements, populations civiles utilisées comme bouclier humain. Cela est indéniable. Reste à savoir si l’aide humanitaire sera distribuée ou accompagnée d’armements faisant encore davantage de victimes.

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Annie Daubenton, journaliste et essayiste spécialiste de l'Ukraine, a vécu quatre ans en Ukraine. Elle est l'auteure de l’ouvrage "Ukraine, l'indépendance à tout prix" (Editions Buchet-Chastel, mai 2014).

 

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